Pour l’ours russe, c’est le réveil après une bien longue hibernation. Depuis la fin de l’Union soviétique et de la guerre froide, il y a quatorze ans, le Kremlin donnait l’impression d’avoir tourné le dos, et pour longtemps, à ces mers chaudes qui faisaient tant rêver Pierre le Grand. Puis, un certain mois de septembre 2003, un événement de taille s’était produit, annonciateur du ballet diplomatico-politique dont l’actuelle tournée de Vladimir Poutine dans la région constitue le point d’orgue. À l’époque, le prince héritier d’Arabie saoudite effectuait à Moscou une visite qui fit grand bruit, alors que la crise tchétchène atteignait son point d’ébullition et que la pacification yankee de l’Afghanistan continuait à réveiller en terre d’islam de mauvais souvenirs. Il était loisible alors, comme pour calmer les appréhensions, de rappeler que 60 pour cent des investissements dans le monde sont d’origine arabe et que le marché russe, oubliée l’ère des manipulations mafieuses du clan Eltsine, demeure particulièrement attractif.
Quinze mois durant, le travail de préparation, lent, minutieux, allait se poursuivre dans la discrétion la plus totale. Reçu en janvier dernier au Kremlin, Bachar el-Assad obtenait – cadeau inespéré – la remise des trois quarts de la dette syrienne (la bagatelle de 13,4 milliards de dollars) et la promesse d’une prochaine livraison de Strelet, redoutables missiles de défense antiaérienne à courte portée que les Israéliens craignent de voir tomber aux mains des combattants du Hezbollah. Dans la foulée de cette visite, le nouveau président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, rencontrait la plupart des membres du gratin russe, dont le ministre des Affaires étrangères Serguei Lavrov, le chef de la Douma Boris Gryzlov et bien entendu le numéro un lui-même, convié à accroître son implication au service de la paix proche-orientale. Aujourd’hui, il est question d’un vaste marché d’armes avec le royaume wahhabite dans le même temps que les liens avec l’Iran des ayatollahs paraissent plus solides que jamais avec l’installation en cours, à Bouchehr, d’un gigantesque réacteur à plutonium d’une capacité de 1 000 mégawatts.
Au sein de la délégation qui accompagne Vladimir Poutine dans sa tournée de quatre jours, les kremlinologues n’ont pas manqué de relever la présence d’Evgueni Primakov. Cet ancien du KGB fut, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, le « Monsieur Proche-Orient » avant de prôner tant à l’égard du monde arabe que de l’Asie centrale, ès qualité de chef de la diplomatie puis de Premier ministre sous Eltsine, une politique du « tout ou rien » connue désormais sous le nom de « doctrine Primakov ». Recyclé depuis dans le service public en tant que président de la Chambre de commerce de son pays, il entreprenait il y a deux mois et demi une tournée qui fit grand bruit en Iran, en Syrie, au Liban et en Jordanie. Familière des arcanes de la politique russe, dont elle est la meilleure spécialiste au sein de l’Administration républicaine, Condoleezza Rice avait, la première, compris ce qui se préparait : rien moins qu’une offensive destinée à contrer la stratégie de Washington, couronnée par la présente tournée, la première d’un dirigeant russe de haut niveau depuis la visite au Caire de Nikita Khrouchtchev, en 1964. L’époque est loin où Gamal Abdel Nasser bénéficiait d’un soutien inconditionnel, militaire aussi bien qu’économique. Son successeur, on s’en souvient, avait renvoyé chez eux les conseillers soviétiques, préférant l’option américaine dans son conflit avec l’État hébreu et allant jusqu’à se rendre à Jérusalem pour prononcer devant la Knesset un discours qualifié un peu hâtivement d’historique. Hosni Moubarak a annulé les sanctions et tente aujourd’hui, avec plus ou moins de bonheur, de respecter un semblant d’équilibre dans ses rapports avec les deux grands adversaires d’hier. Avec son hôte, il a été question du conflit du Darfour, mais aussi des échanges touristiques, de l’Irak aussi et du processus de paix. C’est dire si la realpolitik s’est installée sur les bords de la Moskova sans pour autant exclure une certaine idée de ce qui fut la grandeur de l’empire et qu’illustrait de manière plutôt inattendue la petite phrase lâchée en début de semaine par Poutine à propos de cette « catastrophe géopolitique, la plus grande du siècle dernier », représentée par la chute de l’URSS. Une petite phrase diversement appréciée du côté de Tel-Aviv.
Délicate, l’étape israélienne, entamée avant la rencontre de Ramallah avec Mahmoud Abbas, le sera à plus d’un titre, qu’il s’agisse du retour sur la scène du quartette, des livraisons d’armes au régime de Damas ou encore du soutien au programme nucléaire de Téhéran. De simples « querelles de famille », ainsi que vient de les qualifier Mikhaïl Margelov, président de la commission des AE du Sénat. Vraiment ?
Christian MERVILLE
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