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Actualités - Opinion

À la traîne du temps

«Nous ne vous oublierons jamais ! » Ce vœu courtois, les soldats libanais l’ont scandé à pleins poumons, sur fond de roulements de tambour, au terme de la cérémonie organisée hier dans la base aérienne de Rayack pour saluer le départ définitif des troupes syriennes. Et ce même vœu, les Libanais seraient bien tentés de le reprendre à leur compte, sans que cette fois la discipline militaire y soit pour rien. Car il faudra bien du temps en vérité, bien des efforts aussi, pour que s’installe l’oubli. Pour que soit tournée la sombre page, que soit instaurés entre les deux pays des rapports de confiance et d’amitié réelles et profondes : des rapports tout simplement normaux entre proches voisins. Ce n’est certes pas dans les conditions les plus honorables que les Syriens sont partis, poursuivis jusque chez eux par la suspicion tâtillonne des Nations unies exigeant, cartes à l’appui, la preuve indiscutable de leur départ, houspillés par Kofi Annan qui leur rappelle les points demeurés inappliqués de la résolution 1559. C’est dans une atmosphère de débâcle que s‘achève ainsi une ambitieuse et implacable entreprise étalée sur trois décennies, et dont plus d’une génération de Libanais a encore du mal à croire qu’elle appartient désormais au passé. Une occupation en règle, doublée d’une annexion rampante, longtemps présentée comme une fraternelle, bénéfique, indispensable et légale « présence » : pour faire un sort à la colossale supercherie historique, il ne fallait rien moins qu’un contexte éminemment historique, lui aussi. Une conjonction proprement miraculeuse s’est opérée ainsi entre l’irrésistible élan des Libanais pour l’indépendance et une volonté internationale devenue absolument intraitable. Que le martyre de Rafic Hariri soit venu emballer furieusement l’un et l’autre de ces deux moteurs ne fait que confirmer la triste règle voulant qu’on ne prête qu’aux riches. Et riche en liquidations et autres abus, l’ère syrienne l’était plus qu’à profusion. Un pays ne peut naturellement pas vivre de rancune et d’eau amère : et encore moins quand il est tout fraîchement sorti des limbes et qu’il est, plus que tout autre, tenu aux lois de la géopolitique. Mais il devrait être évident pour tous que le retrait des troupes de Damas, malgré son énorme importance, ne peut suffire à lui seul pour instaurer du jour au lendemain cette normalité tant souhaitée. Les cartes géographiques réclamées par l’Onu devraient être l’occasion d’une délimitation précise des frontières souvent flottantes, ce qui aurait entre autres bienfaits de régler la question, chargée de périls, des célébrissimes fermes de Chebaa. Le contrat léonin que fut le traité syro-libanais doit être renégocié dans ses volets les plus divers, des échanges d’ambassades doivent avoir lieu. Mais comment pourrait-on seulement parler de dialogue constructif avant que soit connue la vérité sur l’attentat du 14 février ? Qu’y aurait-il à négocier si l’enquête internationale devait mettre en cause les renseignements syriens et leurs prolongements libanais, comme le laissait déjà présumer le rapport Fitzgerald ? Dans un immédiat encore plus proche, d’autres urgences nous interpellent toutefois ; d’autres inacceptables aberrations nous heurtent aussi, dont le chef de l’État porte une lourde part de responsabilité. Parce que la vie et la liberté des hommes passe avant toute autre considération, parce que les criminels et honteux silences ne sont plus de mise, il serait grand temps que quelqu’un de responsable se décide à exiger la vérité sur le sort des Libanais disparus en Syrie, au lieu de tabasser les membres de leurs familles qui entendaient porter leur cause aux oreilles du Parlement. Lors de l’assaut syrien de 1990 contre le palais de Baabda et le ministère de la Défense, auquel le général Lahoud apportait une couverture toute symbolique, des officiers et des hommes de troupe ont été déportés – et des tonnes de documents saisies – sans que fut élevée la moindre protestation officielle. La paix revenue, ces pratiques nazies n’ont cessé de se poursuivre à l’encontre de civils, avec la complicité active – et vomitive – des services de l’ombre libanais : lesquels n’ont jamais été plus puissants et arrogants que sous l’actuel régime. Les patrons de ces services en cours de débandade étaient-ils finalement les hommes du président et appliquaient-ils ses directives ? Était-il lui-même en réalité sous leur coupe, ce qui serait encore plus grave et effrayant ? Dans un cas comme dans l’autre, Émile Lahoud apparaît chaque jour un peu plus comme un singulier anachronisme dans le Liban nouveau en gestation. Le propre d’un anachronisme est de vivre hors du temps : et c’est bien la consternante impression que laisse le premier magistrat de la République quand, à l’heure de la distribution protocolaire des médailles ; quand inconscient, faut-il croire, de l’offense qu’il fait ainsi à son propre peuple, il trouve moyen d’inclure parmi les récipendiaires de la distinction du Cèdre les hommes des moukhabarate. Ceux-là mêmes qui se sont le plus acharnés à scier l’arbre national. Issa GORAIEB
«Nous ne vous oublierons jamais ! » Ce vœu courtois, les soldats libanais l’ont scandé à pleins poumons, sur fond de roulements de tambour, au terme de la cérémonie organisée hier dans la base aérienne de Rayack pour saluer le départ définitif des troupes syriennes. Et ce même vœu, les Libanais seraient bien tentés de le reprendre à leur compte, sans que cette fois la discipline militaire y soit pour rien. Car il faudra bien du temps en vérité, bien des efforts aussi, pour que s’installe l’oubli. Pour que soit tournée la sombre page, que soit instaurés entre les deux pays des rapports de confiance et d’amitié réelles et profondes : des rapports tout simplement normaux entre proches voisins.
Ce n’est certes pas dans les conditions les plus honorables que les Syriens sont partis, poursuivis jusque chez eux...