Il y a dans Beyrouth quelque chose de Venise. Une Venise inversée qui envahirait la mer de son cap au lieu de l’inviter à l’intérieur des terres. Une Venise tout de même avec cette impression qu’elle donne d’être toujours à deux doigts de couler. Il suffirait de peu, d’un de ces mouvements infiniment lents des profondeurs pour que la péninsule se détache du continent et déploie ses voiles ou disparaisse, Atlantide, avec tous ses mystères.
Il y a dans Venise quelque chose de mourant qui n’en finit pas de mourir. On dit que l’étranger est fasciné par cette lente agonie. Il y vient célébrer ses amours sous les ponts, à l’ombre des porches, dans la fraîcheur des églises quand les miasmes de la lagune deviennent insoutenables. Quel meilleur garant de l’infini de l’amour que ce long effacement de la ville entre la brume et l’eau ? Venise est un lieu précaire qui exalte l’urgence de vivre. Il en a toujours été ainsi, depuis le temps où les hobereaux de la Toscane, fuyant les barbares, ont trouvé refuge en cette terre malsaine dont Attila lui-même n’aurait pas voulu. Par défi et par fierté, ils y ont construit les palais les plus somptueux, célébré les fêtes les plus éclatantes, luttant pied à pied contre l’usure et les suintements, la fièvre et les moustiques, et la voracité de l’eau. Ils en ont fait un carrefour entre les cultures, le noyau incontournable des échanges entre Orient et Occident, et l’une des premières républiques de l’histoire. Parce que la diversité et la pluralité de peuples attirés par ce joyau dangereux ne se pouvaient gouverner autrement.
La comparaison s’arrête là, avec Beyrouth, ville refuge de tous les refoulés. Ville de toutes les convoitises, mais gare à qui la tire à soi. Pareille à un navire dont l’équipage alourdirait un seul bord, elle tangue et chavire, et souvent se noie. Beyrouth avait une vie avant la guerre, ce long lendemain de carnaval. À l’endroit de Saifi Village, par exemple, il y avait le souk des menuisiers. Un euphémisme, dit-on, pour ne pas désigner par son nom le marché aux cercueils. C’était un enchevêtrement de ruelles exiguës où les maisons communiquaient entre elles par les toits et les jardins intérieurs. Une église dédiée à Notre-Dame du Salut, accessible autant par la rue que par les cours, servait probablement de funérarium aux infortunés clients des « menuisiers ». En ce temps-là, la mort était tranquille. Situé exactement sur la ligne de démarcation de la guerre, sur le fil ténu entre la vie et l’au-delà, ce quartier, atrocement détruit puis restauré, est aujourd’hui l’un des plus élégants de Beyrouth. Inconnu des taxis, cet îlot entre quatre grandes routes recèle des galeries d’art et des boutiques d’objets artisanaux où se déploie la fine fleur de la créativité libanaise. Il faut s’y aventurer à pied. À la manière des manifestants qui y passent pour se rendre à la place des Martyrs. Il faut pousser les portes, traverser les cours, les jardins, retrouver la petite église enfouie entre les habitations, lever la tête pour découvrir les balcons fleuris et les encorbellements d’un autre âge. Il y a là un décor qui s’installe sur une vie interrompue, un cadre qui se prépare pour d’autres élans, encore trop neuf, encore un peu vide, mais déjà chargé d’âme.
On peut passer par là et penser à Venise, au temps où elle s’édifiait dans la rage de vivre sur le plus ingrat des territoires. Et songer à Beyrouth dont rien jamais n’a garanti la pérennité. Et comprendre l’admiration et la compassion, l’enthousiasme et la crainte, et toutes les passions contradictoires liées à cette ville toujours à deux doigts de ressusciter, sérénissime.
Fifi ABOU DIB
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Il y a dans Venise quelque chose de mourant qui n’en finit pas de mourir. On dit que l’étranger est fasciné par cette lente agonie. Il y vient célébrer ses amours sous les ponts, à l’ombre des porches, dans la fraîcheur des églises quand les miasmes de la lagune deviennent insoutenables. Quel meilleur garant de l’infini de l’amour que ce long effacement de la ville...