Bienheureuse valse des chiffres un, cinq et neuf : à l’instar de la résolution 1559, la 1595 votée à l’unanimité jeudi par le Conseil de sécurité de l’Onu est à marquer d’une pierre blanche.
Ce que porte ce texte, en effet, c’est la promesse d’une justice se jouant du temps, dans un pays comme le nôtre où la justice, non contente de se soumettre à l’autorité politique, en était venue à se faire l’instrument agissant (et non plus passif) de la plus abjecte des dérives politiques. Bien sûr, la création d’une commission d’enquête indépendante sur l’assassinat de Rafic Hariri devrait faire enfin toute la lumière sur ce « meurtre de trop » qui a poussé les Libanais à se révolter en masse contre un système régenté du dehors et absolument contraire à leurs traditions. Les Libanais vont pouvoir exorciser un sombre passé. Mais cette investigation internationale présage aussi d’un avenir meilleur pour le Liban : grâce à elle, l’espoir est grand désormais de voir réinstituer cette règle, fondamentale en démocratie, voulant que tout responsable est tenu de répondre de ses actes. Ou alors de ses non-actes, de sa désinvolture, de ses coupables omissions et négligences, toutes aberrations relevées dans le scandaleux déroulement de l’enquête locale sur l’attentat du 14 février.
La résolution 1595 n’est d’ailleurs que la suite logique de l’accablant constat qu’avait dressé, le mois dernier, la mission d’information présidée par l’expert irlandais Fitzgerald. Les recherches menées par Beyrouth, soulignait-il, manquent à la fois des moyens et de la volonté nécessaires pour aboutir. Si évidente était même cette mauvaise grâce officielle qu’elle avait choqué au plus haut l’opinion publique avant que d’être consignée dans le rapport onusien. Depuis, les responsables n’ont pu que se plier à l’exigence générale d’une investigation internationale, qu’ils avaient commencé par considérer comme une intolérable atteinte à la souveraineté libanaise ; ils ont obtenu que l’enquête soit menée dans le cadre de cette souveraineté (que l’on croyait pourtant rompue, depuis des décennies, aux plus dégradants des viols) ainsi que du système légal libanais.
Cette stupide satisfaction d’amour-propre faite, il est soigneusement précisé dans la résolution 1595 que les limiers de l’Onu devront bénéficier de la pleine coopération des autorités et auront accès à toutes les informations en possession de celles-ci. Dotés d’une totale liberté de mouvement, les enquêteurs pourront surtout interroger tout responsable qu’ils jugeront utile d’entendre : clause d’une importance exceptionnelle quand on se souvient que le rapport Fitzgerald désavouait clairement les actuels chefs des organismes de sécurité libanais, ceux-là mêmes dont le limogeage est réclamé à cor et à cri par l’opposition. Cette même clause pourrait très bien s’appliquer, de même, à des responsables plus haut placés encore si leur déposition s’avérait nécessaire.
C’est précisément là que l’affaire risque de se corser : il n’est certes pas exclu que des responsabilités ou implications directes soient retenues, auquel cas l’État sera dans l’obligation d’en traduire les auteurs en justice. Mais que des fonctionnaires, ministres ou autres invoquent une quelconque immunité pour se soustraire à l’interrogatoire, et ce serait là, aux yeux du monde comme des Libanais, un début de preuve de culpabilité. Le même dilemme pourrait d’ailleurs guetter les chefs des moukhabarate syriens ; car si la compétence des enquêteurs se limite géographiquement au territoire libanais, il est néanmoins demandé à « tous les États » de coopérer eux aussi, et de leur communiquer toutes les informations qu’ils pourraient détenir.
Tous les États. Et ce n’était pas là charmante devinette onusienne.
PS - Le monde entier se trouvait réuni au Vatican hier pour la mise en terre d’un très grand pape, et d’impensables poignées de main entre ennemis jurés ont même été échangées. même pape aussi extraordinaire que Jean-Paul II, vient-on d’apprendre, était en proie au doute : dès l’an 2000 et face aux atteintes de l’âge et de la maladie, il songeait à renoncer à son pontificat, même s’il s’est finalement abstenu de trancher. Des trois hommes qui représentaient notre pays à ces saintes funérailles, un seul a fait mine de partir sous la pression populaire pour ne revenir qu’avec plus de défi. Depuis le séisme Hariri, un autre a eu pour seul souci de négocier son maintien à son poste, qu’il aurait normalement dû quitter l’an dernier au grand soulagement des citoyens. Et le troisième continue de présider avec éclat cette même Assemblée qu’il a longtemps conduite sur les chemins de l’aliénation. Le doute, eux, ça ne les connaît pas !
Issa GORAIEB
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Ce que porte ce texte, en effet, c’est la promesse d’une justice se jouant du temps, dans un pays comme le nôtre où la justice, non contente de se soumettre à l’autorité politique, en était venue à se faire l’instrument agissant (et non plus passif) de la plus abjecte des dérives politiques. Bien sûr, la création d’une commission d’enquête indépendante sur l’assassinat de Rafic Hariri devrait faire enfin toute la lumière sur ce « meurtre de trop » qui a poussé les Libanais à se révolter en masse contre un système régenté du dehors et absolument contraire à leurs traditions. Les Libanais vont pouvoir...