C’est un rapport épais de 601 pages, qui a nécessité dix mois de recherches et coûté la bagatelle de 10 millions de dollars. Publié à la fin de la semaine dernière, il porte sur les informations qui ont permis à George W. Bush de partir en guerre contre l’Irak, au prétexte que Saddam Hussein disposait d’armes de destruction massive, et même de la bombe atomique. La conclusion tient en une petite phrase, accablante : « Nous avons été dead wrong ». Plus grave : « Il faudra des années pour réparer le tort causé à la crédibilité des États-Unis. » En attendant, les médias se déchaînent quotidiennement contre les deux signataires du texte, un ancien sénateur et gouverneur de Virginie, Chuck Robb, et un juge d’appel fédéral à la retraite, Laurence Silberman, dénoncés pour s’être contentés de rappeler ce que tout le monde savait déjà au sujet des véritables motifs qui ont poussé l’Administration à lancer son offensive contre le régime de Saddam Hussein.
Cependant, il n’y a pas que des banalités dans ce document. On y trouve notamment une sévère dénonciation des méthodes de travail en vigueur au sein d’organismes dont le fonctionnement est facturé au contribuable 40 milliards de dollars par an, de la concurrence paralysante à laquelle se livrent deux des rouages essentiels des renseignements américains : la Central Intelligence Agency et le Federal Bureau of Investigation. Les failles, en particulier une mauvaise coordination, sont pointées du doigt ; enfin, y relève-t-on, les notes adressées quotidiennement au chef de l’Exécutif et aux principaux responsables du pays manquaient de la plus élémentaire objectivité. Sous-jacente, la question est posée de savoir si la Maison-Blanche n’a pas eu droit, en définitive, à des renseignements susceptibles de justifier le recours à la force contre Bagdad. En d’autres termes, si Bush n’a eu que ce qu’il voulait entendre.
Scott McClellan, porte-parole présidentiel, n’a suscité aucune surprise en annonçant à la presse que le rapport avait été favorablement accueilli en haut lieu, où l’on est d’accord avec ses conclusions, ce qui permet de supposer que John Negroponte, directeur de la National Intelligence – nouvel organisme censé chapeauter les divers bureaux d’espionnage – aura fort à faire, sitôt confirmé dans ses fonctions, après son audition par une commission sénatoriale. Au total, soixante-quatorze recommandations sont formulées, axées pour la plupart sur la nécessité d’ignorer dorénavant les lenteurs bureaucratiques dans la collecte, le tri, l’analyse et l’acheminement des données recueillies.
Dans tout cela, une question demeure sans réponse : qui est responsable de ce qui peut être interprété comme étant, au choix, un énorme mensonge ou bien une erreur professionnelle gravissime ? Des voix se sont élevées à Washington pour rappeler que le rapport de Thomas Kean sur les attentats du 11 septembre avait déjà condamné les négligences de la CIA. Cette fois pourtant, les manquements aux règles les plus élémentaires du métier dépassent l’entendement. Prenons le cas du principal informateur des services US sur l’armement irakien, un homme connu sous son nom de code, Curverball. Ce proche parent du bras droit d’Ahmed Chalabi, qui était encore dans les bonnes grâces du Pentagone après avoir été jugé « douteux » et « peu crédible » par l’agence de Langley elle-même, avait fait parvenir à ses maîtres de l’Office of Special Plans, mis sur pied par Douglas Feith, des informations sur de prétendus laboratoires ambulants d’armes biologiques et des tubes d’aluminium supposés servir de lance-fusées. Conviée à présenter en personne les preuves qu’elle prétendait détenir, cette « taupe » l’avait fait dans un excellent anglais alors qu’elle passait pour parler plutôt mal cette langue. De plus, elle semblait traîner encore une sacrée gueule de bois, à en croire le responsable qui l’avait interviewée, ce qui dans le métier fait plutôt désordre – encore que...
Qu’est-il advenu des responsables de ce gâchis ? À l’exception de Feith, qui a choisi de se reconvertir dans le privé, ils ont tous été récompensés. Ainsi, Condoleezza Rice est aujourd’hui secrétaire d’État, secondée par Bob Joseph, auteur du canular sur l’existence de stocks d’uranium en Irak, tandis que leur collègue Stephen Hadley est devenu conseiller pour les questions de sécurité. Paul Wolfowitz, artisan de la valeureuse expédition en terre mésopotamienne et bientôt président de la Banque mondiale, va gaver les pays pauvres de dollars yankees. Quant à l’ex-007, George Tenet, il a reçu la Médaille de la Liberté pour ses brillants faits d’armes.
« Une attaque chimique (contre les USA) a pu être évitée à ce jour, mais c’est par pure chance. La menace existe toujours, profondément inquiétante aujourd’hui, et plus encore demain. » Les auteurs de cette mise en garde ? Robb et Silberman, encore et toujours.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est un rapport épais de 601 pages, qui a nécessité dix mois de recherches et coûté la bagatelle de 10 millions de dollars. Publié à la fin de la semaine dernière, il porte sur les informations qui ont permis à George W. Bush de partir en guerre contre l’Irak, au prétexte que Saddam Hussein disposait d’armes de destruction massive, et même de la bombe atomique. La conclusion tient en une petite phrase, accablante : « Nous avons été dead wrong ». Plus grave : « Il faudra des années pour réparer le tort causé à la crédibilité des États-Unis. » En attendant, les médias se déchaînent quotidiennement contre les deux signataires du texte, un ancien sénateur et gouverneur de Virginie, Chuck Robb, et un juge d’appel fédéral à la retraite, Laurence Silberman, dénoncés pour s’être contentés de rappeler...