Dieu lui avait prêté longue vie, et même vie bien remplie. Et pourtant la disparition de Nasri Maalouf est bien davantage que le triste mais inexorable, impitoyablement logique, épilogue d’un prestigieux itinéraire s’étendant du mandat français jusqu’à nos jours. Cette mort ne fait pas qu’attrister en effet, elle heurte. Car avec Nasri Maalouf s’en va un des spécimens les plus marquants d’une race d’hommes publics, devenue bien rare hélas durant ces dernières décennies marquées par la folie de la guerre puis par les dérives de la paix.
Aîné d’une famille nombreuse affligée par la mort prématurée du père, le jeune Nasri Maalouf était animé d’une dévorante soif de connaissance qui ne le quittera jamais plus. Soutenues par une mémoire phénoménale, sa grande érudition et sa parfaite maîtrise de la langue arabe avaient même fait de ce grec-catholique, licencié en droit de l’Université de Damas, un expert du Coran dont il pouvait réciter de larges pans. Proche compagnon de Riad Solh, Nasri Maalouf professait la même et sincère appartenance à la grande famille arabe mais aussi le même et intraitable culte de la spécificité du Liban. Brillant avocat, spécialiste du droit pénal, son nom reste attaché à nombre de causes célèbres, et chacune de ses plaidoiries attirait dans le tribunal une foule de stagiaires venus savourer la performance du maître. Ce véritable apostolat du droit, Nasri Maalouf, insensible aux exigences de l’âge, s’y est soumis jusqu’à la fin, régentant de près son étude et montant lui-même au prétoire pour y délivrer l’une de ses légendaires envolées.
Joint à son ardent nationalisme, son talent d’orateur d’exception ne pouvait que précipiter – et assurer pour longtemps – sa fortune politique, agrémentée d’un prestigieux passage. Plusieurs fois député et ministre, Nasri Maalouf, tel un navire brillant de tous ses feux, a sereinement traversé maints régimes ; et tout au long de sa carrière, il n’a cessé de se distinguer par sa modération, sa largeur de vues, sa lucidité demeurée prodigieusement intacte, son bon sens, sa foi inébranlable dans les vertus du dialogue et son rejet total de la violence : toutes qualités qui en avaient fait un des artisans de l’accord interlibanais de Taëf. On ne s’étonnera pas, dès lors, qu’à 94 ans, son nom, parmi ceux d’autres « sages » du pays, ait été cité pour la formation d’un gouvernement de transition susceptible de mettre fin à la crise actuelle.
De Nasri Maalouf, les Libanais garderont l’image d’un homme qui s’est infatigablement dévoué à la cause du Liban comme aux intérêts du citoyen : et qui, pour assouvir cette double passion, a littéralement tout donné au lieu d’en tirer profit matériel comme tant d’autres. Proverbiale l’élégance méticuleuse, tatillonne de ce sémillant vieillard aux beaux traits de patricien romain, de ce superbe patriarche toujours tiré à quatre épingles et qui se refusait à dénouer sa cravate même à un déjeuner champêtre ? Ce n’était là en réalité que le reflet d’une autre élégance bien plus séduisante : celle de l’âme, peu courante en politique et qu’on ne trouve que chez les princes.
Issa GORAIEB
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