Au terme d’un pontificat de légende qui a grandement contribué à changer la face du monde, une agonie vécue à l’échelle planétaire : superstar jusqu’au bout, c’est un pape proprement universel, un pape de dialogue et de tolérance, mais aussi d’action et de combat, qui quitte doucement la terre des hommes.
En politique comme en religion, en dépit des tensions internationales et de la montée des fanatismes, Jean-Paul II aura réussi à faire entrer l’Église catholique dans le troisième millénaire. Il l’a amenée ainsi à se pencher sur les problèmes de société les plus divers, même si on a pu lui reprocher parfois des idées conservatrices. Ardent défenseur des droits de l’homme, Jean-Paul II s’est également mobilisé aux côtés des droits des nations ; et mieux que tout autre successeur de saint Pierre, il a fait de Rome cette puissance morale avec laquelle doivent nécessairement compter les César des temps modernes. Combien de divisions compte le Vatican ? ironisait Joseph Staline ; un demi-siècle plus tard, la réponse lui parvenait jusque dans sa tombe, lorsque s’émancipait une Pologne réservant un accueil délirant à son fils Karol Wojtyla, puis quand s’effondrait le mur de Berlin. Et avec lui, l’entière Union soviétique.
Infatigable globe-trotter, doté d’un charisme exceptionnel qui attirait à chacune de ses apparitions des foules gigantesques, Jean-Paul II aura été aussi, en ces temps d’omnipotence cathodique, l’un des personnages les plus médiatisés du globe : de Baïkonour à Ushuaia, sa robuste silhouette blanche n’a jamais cessé de peupler le petit écran. Faut-il regretter cependant que les cameras ne se soient jamais décidées à se détourner pudiquement quand s’est affaissée la silhouette, quand, sous les atteintes de la maladie et de l’âge, le perçant regard s’est embrumé, quand la voix est devenue chevrotante et que les mains se sont mises à trembler ?
Il est vrai que ce pape battant et combattant a toujours affiché sa détermination à assumer jusqu’au bout sa sainte charge. Il est vrai aussi que l’idée d’une renonciation heurte les sentiments de la majorité des catholiques pour qui, en effet, le chef de l’Église est l’élu de Dieu et doit donc continuer, jusqu’à la fin, de conduire les fidèles dans l’infaillibilité qui est la sienne. Il n’en reste pas moins que cette lente mais inexorable épreuve vient remettre sur le tapis la question, passablement taboue, de l’incapacité des souverains pontifes : un débat que les exigences de la modernité devraient pousser les instances de l’Église, tôt ou tard, à trancher.
Cela dit, comment parler de ce pape des causes justes, que pleurent déjà une multitude de peuples, sans évoquer sa constante sollicitude pour le Liban et les Libanais, tous les Libanais, chrétiens et musulmans confondus ? Jean-Paul II n’a pas seulement aimé notre pays : il l’a compris dans ses grandeurs et ses vicissitudes, ses atouts et ses faiblesses. Pays message selon ses propres termes, le Liban n’aura jamais lancé au monde autant de messages et messages plus percutants que durant ces dernières semaines : messages d’unité, de vouloir-vivre en commun, de volonté d’exister dans la dignité mais sans défi, en tant qu’entité souveraine et indépendante.
Tout n’est pas encore joué, bien sûr, et on en a eu la désagréable confirmation hier encore aux assises de Aïn el-Tiné : des forces non négligeables s’obstinent à s’enliser – et le pays avec elles – dans de vains combats d’arrière-garde. S’accrochant à son pitoyable champion, Omar Karamé, ne renonçant à la chimère d’un cabinet dit « d’union » que pour brandir la menace de la grande circonscription, la majorité parlementaire n’a d’autre programme en réalité que de retarder les élections législatives : un scrutin dont elle sait parfaitement qu’il ne peut que causer sa perte. Comment ces orphelins de la tutelle syrienne peuvent-ils espérer s’attirer, à terme, les bonnes grâces de l’électeur en exhibant de manière aussi flagrante leur peur panique du verdict des urnes ? Étrange, stérile ambition en vérité que celle qui se réduit à entraver le cours d’une histoire irrésistiblement en marche malgré les bombes des provocateurs...
En proie aux souffrances d’une fin annoncée, Jean-Paul II aura tout de même pu voir se mettre en mouvement le processus de la renaissance. Et il est bien triste – pour nous-mêmes davantage encore que pour ce pape « libanais » – qu’il ne soit plus parmi nous lors de sa tant attendue conclusion.
Issa GORAIEB
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En politique comme en religion, en dépit des tensions internationales et de la montée des fanatismes, Jean-Paul II aura réussi à faire entrer l’Église catholique dans le troisième millénaire. Il l’a amenée ainsi à se pencher sur les problèmes de société les plus divers, même si on a pu lui reprocher parfois des idées conservatrices. Ardent défenseur des droits de l’homme, Jean-Paul II s’est également mobilisé aux côtés des droits des nations ; et mieux que tout autre successeur de saint...