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Actualités - Opinion

IMPRESSION Ce n’était pas une boutade

Il y avait ce déjeuner hebdomadaire, jalon souriant dans la monotonie des jours. Il déboulait, toujours poussé par une urgence : « Je ne suis pas en retard ? Je ne resterai peut-être pas jusqu’au café ». Et d’emblée, il envoyait sa rafale d’histoires et de boutades, parfois les mêmes, toujours avec des variantes, jamais sur le même ton. « Si vous la connaissez, arrêtez-moi. » Bien sûr qu’on la connaît, mais qui aurait songé se priver du plaisir de l’entendre encore. De le regarder se déboutonner pour faire la jeune fille du bus, prête à tout pour échapper à la colle de l’examinateur sur le cubage de l’air, dans l’habitacle bondé, un jour de grande chaleur. Une gestuelle irrépressible accompagnait les mots pourtant aisés, domestiqués, toujours présents à l’appel de cet esprit joyeux comme il y a des esprits chagrins. Le cœur avait beau ne pas y être parfois, les mots étaient toujours là. En arabe, avec les mains, en français toujours châtié comme pour tordre le cou au vulgaire, ce langage, dont il excluait le vocabulaire qui fâche, le nimbait d’élégance. Lutfallah. Un prénom hérité de son grand-père l’avait inscrit dans une lignée de commerçants dédiés aux arts de la table. Dans ce prénom, littéralement, « la gentillesse de Dieu », il portait également toute la gentillesse du monde. Il était la gentillesse même, toujours prompt à aider, à remercier, à faire plaisir, avec cette grâce de l’enfance qui squattait encore ses 50 ans, à la fois grave et légère, inquiète et enjouée. Commerçant par la force de l’hérédité, il vivait le commerce au sens noble : celui de la relation à autrui, qui lui était vitale. Parmi les arts de la table, par-delà le culte des beaux objets et du luxe parfois ostentatoire du cristal de Baccarat, des ménagères en argent et de la porcelaine fine, celui de la convivialité et des conversations interminables lui était le plus cher. Aussi, comme pour créer un lien entre ses vies multiples, Lutfallah s’était mis à écrire. Ses billets, pleins d’humour et de dérision, chahutaient les pages de ce journal. Il en a tourné, des lettres d’adieu, de celles que les chers disparus ne reçoivent jamais, poste restante à l’usage de ceux qui restent. Il tenait pourtant à cet exercice de funambule entre la réalité de la mort et l’illusion de retenir la vie au bout des mots. Ultime pirouette, son roman, La belle Sunnamite, prétexte un épisode d’amours bibliques pour exprimer sa vision de l’âge, sa compassion infinie pour l’humain en général et pour les femmes en particulier. On y découvre un observateur fasciné par le détail, un fin analyste des relations humaines, de la jalousie et de l’ambition. Ofa. D’où lui venait ce diminutif qui fait un bruit de soupir ? Il n’est pas resté pour le café. Ce rituel hebdomadaire nous était un repère. Mais à poser des repères, on s’expose au danger de les perdre, et dans la foulée de voir s’écrouler le frêle édifice du familier. Cette chronique habituellement consacrée au temps qu’il fait et au temps qui passe n’avait jamais parlé du passage d’un ami. Ce n’est pourtant pas d’un deuil privé qu’il s’agit dans ces lignes. Beaucoup de lecteurs auront reconnu Lutfallah Manasseh dans ce portrait hâtif où le choc l’emporte encore sur la douleur. Simplement parce que nous appartenons, vous et moi, amis lecteurs, au dernier carré de francophones au Liban. C’est donc à un membre attachant de cette tribu qui se réduit comme peau de chagrin que j’ai souhaité rendre hommage. Avec l’illusion que les mots retiendront encore un peu la présence et les rires d’un homme qui a su s’en armer contre le poids de la vie. Fifi ABOUDIB
Il y avait ce déjeuner hebdomadaire, jalon souriant dans la monotonie des jours. Il déboulait, toujours poussé par une urgence : « Je ne suis pas en retard ? Je ne resterai peut-être pas jusqu’au café ». Et d’emblée, il envoyait sa rafale d’histoires et de boutades, parfois les mêmes, toujours avec des variantes, jamais sur le même ton. « Si vous la connaissez, arrêtez-moi. » Bien sûr qu’on la connaît, mais qui aurait songé se priver du plaisir de l’entendre encore. De le regarder se déboutonner pour faire la jeune fille du bus, prête à tout pour échapper à la colle de l’examinateur sur le cubage de l’air, dans l’habitacle bondé, un jour de grande chaleur. Une gestuelle irrépressible accompagnait les mots pourtant aisés, domestiqués, toujours présents à l’appel de cet esprit joyeux comme il y...