Le Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin avait trébuché sur le concept malencontreux et paternaliste de « la France d’en bas ». Chez nous, le peuple de base, le fonds électoral, la foule qui s’agite et qui gronde, c’est « la rue ». La rue, terme urbain – les paysans ne vont pas dans la rue. La rue, attribut des sans domicile. La rue, cousine du « ru », le plus petit mot pour un cours d’eau, idée liquide d’un serpent qui se faufile entre les immeubles et siffle sa colère et ses aspirations. La rue serpente, la rue inonde, la rue a des crues qui se déversent dans les places en marées humaines. La rue rugit et la rue rue. C’est le champ extérieur où la foule anonyme, mue par une même ferveur, s’exprime et se montre et exige d’être écoutée et vue. Pas de rue sans revendication déstabilisante pour le pouvoir en place. Sans débordements incontrôlables, sans casse, sans menace à l’ordre public. Le soir venu, la rue se terre derrière ses fenêtres éclairées. La rue, le soir, c’est la somme des petites lumières derrière lesquelles la foule éclate en individualités fragiles qui tentent de vivre malgré tout.
La première fois que j’ai rencontré Mme Rubelli, elle séjournait à la maison Rossini, une pension parisienne où les gens du spectacle prennent leur retraite. Elle ne voyait presque plus, mais elle avait retenu tous les textes, de sorte qu’elle n’avait plus besoin de ses yeux pour lire. J’avais un problème d’expression orale qui me handicapait pour le bac. Entre deux allitérations, Mme Rubelli me racontait son heure de gloire. Les affiches ? Les rôles-titres ? Son passé de diva ? Rien de tout cela. Inlassablement, elle me racontait cette table, dressée au milieu des Champs-Élysées, sur laquelle elle avait grimpé pour entonner la Marseillaise de toute la puissance de sa voix (et je peux témoigner que même à son âge avancé, sa voix était un phénomène) le jour où les Allemands ont quitté Paris. Dans la mémoire de Mme Rubelli, il ne restait plus que la tragédie racinienne et le jour de la Libération. Et même si, à chaque rendez-vous, je devais gentiment lui rappeler le motif de ma visite, même si elle ne me situait pas très bien de semaine en semaine, il lui fallait me raconter, elle, l’enfant de l’assistance publique qu’un don de la providence a propulsée sur les plus belles scènes de France, comment les Allemands fuyaient balayés par sa voix.
Je ne sais pas si elle est encore de ce monde, Mme Rubelli. J’aurais voulu partager avec elle ce sentiment indescriptible dont elle m’a donné l’avant-goût. Lui dire que je le connais désormais, ce frisson de la rue qui vous transporte jusqu’aux larmes quand elle chante et clame sa liberté. Et je sais comment le cœur s’emballe quand vibre l’hymne national en plein air loin des carcans officiels dont il n’a que faire, et comment il explose à l’amour-propre retrouvé. La rue où nous allons, armés de bougies et de fleurs, et rien qu’une chanson pour unique secours, plus que jamais artère, réseau vital de tout un pays, longtemps après le départ du dernier soldat syrien nous l’habiterons encore. Et longtemps après, parmi les pauvres restes d’une mémoire qui s’épuisera un jour, le souvenir vif de ce temps glorieux nous sera un phare ultime, une saillie heureuse que rien ne pourra effacer.
Fifi ABOU DIB
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