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Actualités - Opinion

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Marée haute

Ce n’est pas demain sans doute qu’on se décidera à nous dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité sur l’assassinat de Rafic Hariri : que l’on saura avec certitude, preuves tangibles à l’appui, quel criminel responsable a commandité l’attentat du 14 février, quel cerveau diabolique en a imaginé le déroulement, quels monstres froids se sont chargés de l’exécution. En attendant que brille la lumière, ce sont d’autres vérités cependant que révèle, jour après jour, l’irréversible processus enclenché il y a un mois. La plus éclatante de celles-ci est que le peuple libanais, bâillonné, marginalisé, occulté des décennies durant, a de nouveau son mot à dire : mieux, qu’il est la source de tout pouvoir authentique, que le temps où le personnel politique devait s’en aller faire antichambre à Anjar ou à Damas pour quémander qui un portefeuille ministériel, qui un siège de député, est à jamais révolu. Spontanément unies dans la douleur et l’effroi, les foules n’auront cessé de gagner en détermination dès lors qu’elles découvraient ou redécouvraient, émerveillées, leur propre, leur immense, leur irrésistible puissance. Aux Libanais, l’intifada pour l’indépendance a restitué une certaine idée d’eux-mêmes, une conscience et une dignité nationales que croyaient avoir fini de saper la mainmise syrienne et ses instruments locaux. Ce peuple promis à tous les déferlements étrangers, exposé aux plus profondes déchirures, force aujourd’hui le respect et l’admiration d’un monde plus soucieux qu’hier de justice et de démocratie. Et du monde qui nous est géographiquement plus proche, de ces déserts de justice et de démocratie qui nous entourent, c’est avec envie cette fois que nous observent les peuples, à la grande inquiétude de leurs dirigeants. Organisé sous le signe de la fidélité à la mémoire et au legs de Rafic Hariri, le rassemblement d’hier dans le centre-ville de Beyrouth entrera à plus d’un titre dans l’histoire. Jamais dans les annales, en effet, manifestation pacifique ou autre n’aura réuni un aussi grand nombre de citoyens. Jamais non plus les foules présentes n’auront donné à voir une telle diversité politique et socioculturelle, même si de telles retrouvailles ont heureusement fini, depuis peu, de nous surprendre. À cela, ajoutez l’admirable acharnement de ces foules non enrégimentées, non encadrées, rarement convoyées et transportées, à gagner par tous les moyens les lieux de la manifestation. C’est de partout qu’ils sont librement venus hier, pour clamer leur foi dans le Liban nouveau et leur allégeance à la patrie et nul autre que la patrie, car tout comme la vérité, l’affiliation nationale ne tolère pas de se voir fractionner. Ils sont venus même de ce qu’il est convenu d’appeler les régions périphériques, traditionnellement vouées à l’oubli étatique et à l’omniprésence des troupes et services de renseignement syriens ; et, le soir venu, ils sont rentrés chez eux, la peur au ventre parfois mais le cœur en paix. C’est à la claire vérité des chiffres qu’il faut revenir cependant, même si nous avons été les premiers à dénoncer l’escalade aux foules, la course aux manifestations et autres compétitions de masses initiées depuis quelque temps par les amis de la Syrie, et qui prétendaient montrer où se situe en réalité la majorité populaire. Depuis hier on est définitivement fixé, avec ce million et des poussières qui devrait constituer une très substantielle clôture de compte. Que la communauté chiite, composante absolument essentielle du tissu national, ait cru bon mardi dernier de se rappeler au souvenir général était tout à fait concevable. De même, qu’un Hezbollah hanté par le spectre du désarmement ait fait étalage de sa force afin de prendre des gages sur l’avenir était de bonne guerre (moins heureuse, évidemment, était l’idée de gonfler à l’aide de touristes syriens une affluence déjà fort imposante en soi). Là, cependant, doivent s’arrêter les enchères : jour après jour l’évacuation du pays devient réalité ; et si le Hezbollah est sincèrement soucieux de dialogue, il lui faut désormais arborer des slogans autrement plus rassembleurs que le devoir de gratitude envers la Syrie : laquelle n’aura droit aux remerciements qu’une fois qu’elle aura aimablement refermé la porte après le passage de son dernier convoi. Reste à constater, pour finir, la précarité elle aussi sans précédent d’un pouvoir que l’opposition et l’opinion traitent désormais en accusé, et non plus seulement en suspect. Même physiquement liquidé, Hariri a gagné la partie contre ceux qui s’étaient acharnés à le neutraliser (et c’est vraiment le moins qu’on puisse dire), car son immense stature locale, régionale et internationale menaçait chaque jour un peu plus l’ordre syrien. Par un juste retour des choses, ceux-là n’en paraissent aujourd’hui que plus petits, plus isolés, plus menacés à leur tour de disparition: politique, s’entend. Comment l’État pourrait-il se dessaisir de ses yeux, se récriait samedi un président Lahoud assiégé, à propos des patrons de ces Renseignements soudain devenus, par un autre retour de bâton, le boulet du régime. Ces yeux-là, pourtant, n’ont rien vu venir de la tempête qui, à force d’abus, n’allait pas manquer de se lever un jour. Autant en emporte le vent...

Ce n’est pas demain sans doute qu’on se décidera à nous dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité sur l’assassinat de Rafic Hariri : que l’on saura avec certitude, preuves tangibles à l’appui, quel criminel responsable a commandité l’attentat du 14 février, quel cerveau diabolique en a imaginé le déroulement, quels monstres froids se sont chargés de l’exécution. En attendant que brille la lumière, ce sont d’autres vérités cependant que révèle, jour après jour, l’irréversible processus enclenché il y a un mois.
La plus éclatante de celles-ci est que le peuple libanais, bâillonné, marginalisé, occulté des décennies durant, a de nouveau son mot à dire : mieux, qu’il est la source de tout pouvoir authentique, que le temps où le personnel politique devait s’en aller faire...