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Actualités - Opinion

Impression Places

Je vous aurais volontiers parlé encore des mimosas précoces, du fond de l’air qui se tâte, de la fête du professeur, de celle des mères qui vient avec le printemps, ou même de Pâques, ce matin de résurrection par lequel tous les matins sont possibles. Mais j’ai dîné avec Mireille qui a campé la première nuit sur la place et qui ne se souvient pas avoir jamais eu aussi froid, ni aussi peur, sans même songer à renoncer au froid ni à la peur. Alors j’ai été hantée par l’idée des places, de ces espaces clos entre adieu et nulle part, à elles seules des matrices où se refait le monde. Certes, après tant d’années de guerre et de tutelle, par contrainte ou par lassitude, nos divergences s’étaient engourdies. Par contrainte, puis par habitude, malgré la paix revenue, chacun avait habité ses quartiers et trouvait quelque chose d’exotique à se déplacer d’une région à l’autre et découvrir d’un œil surpris et amusé les mœurs si différentes de ses congénères. Mais la guerre avait définitivement installé la méfiance. À force de vivre en vase clos, chaque communauté avait cultivé sa différence et, pour mieux se convaincre de sa force et pour mieux occulter ses peurs, s’était convaincue de sa supériorité. Ainsi, sans le savoir, nous habitions des îles, des atolls en dérive qui au moindre séisme devaient se heurter. Et le séisme survint. Le destin a fait de Rafic Hariri le bouc émissaire, la victime sacrificielle que les dieux ancestraux et avides de cette terre tourmentée n’ont jamais de cesse que de réclamer. Rafic Hariri, l’homme qui avait rendu à Beyrouth ses places et construit de ses propres mains l’autel de son supplice. Ces places, celle de Riad el-Solh, celle des Martyrs (dite des Canons, ou inversement), les chromos d’avant-guerre nous les montraient grouillantes et odorantes, agitées de mille bruits et de mille aventures. Hariri nous les avait rendues vierges et aseptisées, carrefours routiers, aires de stationnement, à charge pour nous d’en faire des lieux de vie. Je me souviens de la place al-Borj en 2000, que nous abordions comme on tâterait l’eau du bout de l’orteil, voir si elle est bonne, presque intimidés de nous aventurer dans un lieu si longtemps interdit. Il avait fallu créer, est-ce un hasard, un marché aux puces pour drainer le monde dans ce quartier désert où le thym des « mana’ich » se mêlait aux effluves de peinture et de ciment frais. Là le passé, les vieux pillages, les butins inutiles, les greniers surchargés dégorgeaient leur trop-plein d’histoire et les objets effectuaient pour les hommes le travail de mémoire trop longtemps refoulé. Pour la première fois, toutes les communautés du Liban se retrouvaient dans un lieu consensuel, presque touristique, libéré des appartenances, réunissant dans un même espace clochers et minarets. Pour la première fois nous abordions avec bonheur « l’autre » si longtemps redouté. À Riad el-Solh, on se disputait encore les places de parking, et sur la place des Martyrs qui vient à peine de récupérer sa statue chargée de stigmates, la perspective semblait démesurée jusqu’à la mer. Le 14 février, l’une et l’autre ont trouvé leur vocation. L’une et l’autre se sont offertes, agoras naturelles, déserts pour prêcher, pour pleurer son désarroi, pour prier, espaces vides comme des scènes de théâtre, espaces clos où dans l’unité du lieu et du temps l’air est propice au tragique. Dans l’une comme dans l’autre, la parole se délie et chacun fait sa parade, joue sa scène, récite son rôle, se mesure à l’autre, évacue ses rancœurs. Dans l’une comme dans l’autre, l’œuvre de dialogue est en marche. Elle passera par des violences verbales et par les vérités pas bonnes à dire. En vertu de la guerre nous sommes tous coupables, en pensée ou par action. Et c’est un grand règlement de comptes qui s’ouvre aujourd’hui à défaut d’un procès. En vertu de la guerre nous sommes tous lésés, et tous, de tous bords, nous réclamons justice. Par crainte de la guerre nous nous sommes trop longtemps tus et nous nous sommes ignorés. Mais voilà notre évidence : place des Martyrs, place Riad el-Solh : même drapeau et causes adverses. Qu’en ferons-nous ? Nous laisserons opérer la magie des places et leur pouvoir libérateur. On dit qu’une « dabké » phénoménale se prépare, place des Martyrs. Une dabké… Danse tellurique de notre folklore inventée pour séduire la terre. Elle la caresse de la pointe, se penche pour en effleurer les sillons et puis la frappe du pied, qu’elle soit féconde, et s’ouvre et libère ses moissons. Pourvu qu’elle réponde. Fifi Abou Dib
Je vous aurais volontiers parlé encore des mimosas précoces, du fond de l’air qui se tâte, de la fête du professeur, de celle des mères qui vient avec le printemps, ou même de Pâques, ce matin de résurrection par lequel tous les matins sont possibles. Mais j’ai dîné avec Mireille qui a campé la première nuit sur la place et qui ne se souvient pas avoir jamais eu aussi froid, ni aussi peur, sans même songer à renoncer au froid ni à la peur. Alors j’ai été hantée par l’idée des places, de ces espaces clos entre adieu et nulle part, à elles seules des matrices où se refait le monde.
Certes, après tant d’années de guerre et de tutelle, par contrainte ou par lassitude, nos divergences s’étaient engourdies. Par contrainte, puis par habitude, malgré la paix revenue, chacun avait habité ses quartiers et...