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Actualités - Opinion

IMPRESSION Printemps

Au Liban, nous avons cet adage précieux qui nous a toujours aidés à traverser l’hiver : « Février a beau ruer, il sent déjà l’été.» Et février, cette année, nous a envoyé une belle ruade. De celles dont on croit ne jamais se remettre. L’assassinat de Rafic Hariri a brusquement fermé le bout du tunnel qu’on pouvait encore imaginer sinon entrevoir, annonçant un hiver sans fin, obscur et désespérant. Car malgré l’apparente liberté d’expression dont nous sommes bien placés, dans la presse, pour connaître les limites, il est clair que l’ancien Premier ministre est mort pour délit d’opinion. Pour d’autres choses encore, sans doute, mais celle-ci, qui punit la liberté de dire et de penser, les Libanais ne la pardonneront pas. Pour un court instant, nous avons cru être muselés à jamais. Nous avons cru le jeu démocratique défait et la parole défaite, réduite à l’état de crécelle, de bruit insensé, pareille à ces moulins à prières qui tournent sans dire et que seul Dieu écoute. Pour un court instant, nous avons revu ces moments terribles où le seul nom de la « Syrie » ne pouvait être prononcé sans conséquences dramatiques. Ces jours où la « présence » aussi encombrante soit-elle ne pouvait être comparée à « l’occupation ». Mais « l’occupation » refoulée sous la pression du peuple héroïque du Sud, la « présence » était toujours présente et sa désignation, comme une maladie honteuse, toujours aussi taboue. Trente ans d’assassinats donc, trente ans de muselières. La génération de la guerre et de l’avant-guerre commençait à son corps défendant à assimiler la leçon. Nous acceptions de jouer les vaches à traire tant qu’on laissait notre économie tourner, même bancale. Pourtant, les véritables agriculteurs le savent, les vaches, on leur joue du Mozart, on les masse, on les mène paître dans les vertes prairies. À nous, on a joué les grosses caisses et les scènes d’abattoir. Mais en ce février au goût de cendre qui s’achevait dans le désespoir, nous avions compté sans l’air du printemps. Nous avions oublié qu’en trente ans, deux générations neuves ont eu le temps de poindre, intactes, préservées de nos spectres et de nos vieux cauchemars. Deux générations qui disent « Syrie » comme on dirait bonjour, comme on dirait « Quand est-ce qu’il part, le cousin, que je puisse réintégrer ma chambre ? », deux générations avides de liberté et d’espace, lasses de devoir partir à cause de la « présence ». À nos larmes ils ont opposé leur joie, à notre méfiance ils ont proposé leur fraternité, et devant nos hantises confessionnelles, ils ont dressé, avec les tentes de la résistance, l’image de leur belle unité. Mais la propagande n’est pas loin qui cherche encore le moyen de les faire taire. À défaut de les abattre, il lui faut les discréditer. Comment ? Il se passerait des choses sur la place des Martyrs, vous savez, ces choses innommables, des gens qui s’aiment, des hommes et des femmes qui s’embrassent, des filles de joie qui traînent… Sous nos latitudes, s’embrasser en public est une atteinte à la dignité de l’État, une menace à l’équilibre de la société, un signe que tout se débride. Mais oui, Messieurs les SR, les jeunes s’embrassent, ils butinent, et tout se débride : c’est le printemps. Pour la dignité de l’État, il est déjà trop tard. La société, c’est dans l’amour et dans la fraternité qu’elle se resserre et s’équilibre, et cherche sa convalescence. Les filles de joie, ces généreuses qui prêtent aux solitaires leur peau de misère, c’est au centre-ville qu’elles traînaient naguère et aux portes des hôtels endommagés, sans que vous y trouviez à redire. Quelle importance ? Seule la mort est scandaleuse. Le spectacle des charognes carbonisées, de nos martyrs mutilés, de nos frères réduits à l’état de chairs putrides a placé bien haut la barre du scandale. Et février aura beau ruer… Fifi Abou Dib
Au Liban, nous avons cet adage précieux qui nous a toujours aidés à traverser l’hiver : « Février a beau ruer, il sent déjà l’été.» Et février, cette année, nous a envoyé une belle ruade. De celles dont on croit ne jamais se remettre. L’assassinat de Rafic Hariri a brusquement fermé le bout du tunnel qu’on pouvait encore imaginer sinon entrevoir, annonçant un hiver sans fin, obscur et désespérant. Car malgré l’apparente liberté d’expression dont nous sommes bien placés, dans la presse, pour connaître les limites, il est clair que l’ancien Premier ministre est mort pour délit d’opinion. Pour d’autres choses encore, sans doute, mais celle-ci, qui punit la liberté de dire et de penser, les Libanais ne la pardonneront pas. Pour un court instant, nous avons cru être muselés à jamais. Nous avons cru...