Aujourd’hui, le président Bachar el-Assad passera en revue, devant le Parlement syrien, « les développements politiques actuels » : pudique formulation désignant rien moins que le séisme causé par l’assassinat de Rafic Hariri, l’irrésistible élan libanais pour l’indépendance que cet attentat est venu porter à ébullition, les pressions internationales sans précédent exercées sur la Syrie… et enfin la nécessité pour celle-ci d’en tirer, avec le minimum de dégâts, les douloureuses conséquences.
On voit mal bien sûr le jeune raïs, harcelé nuit et jour par George W. Bush, prononcer sans détour la faillite d’une ambition pansyrienne, l’échec fracassant d’un pari libanais vieux de trois décennies : ni les mœurs politiques en vigueur dans le monde arabe ne l’y inciteraient, ni la sacro-sainte règle de prudence. Car le pouvoir en Syrie passe pour être moins monolithique qu’il n’y paraît, partagé qu’il serait entre une vieille garde orpheline de Hafez el-Assad, un noyau moderniste constitué autour de son fils et successeur, des rassemblements claniques rivaux, un parti Baas traumatisé par l’effondrement de sa variante irakienne, l’omniprésente armée et, last but not least, une bonne demi-douzaine de services de renseignements jaloux de leurs prérogatives.
De Bachar el-Assad, on attend en revanche qu’il annonce sans plus d’équivoque sa décision de rapatrier très vite l’intégralité de ses troupes stationnées au Liban, et cela dans l’intérêt devenu criant des deux pays. Redéploiement, regroupement, repli, retrait par étapes, accord de Taëf : à la limite, on serait presque tenté de ne pas trop chicaner les Syriens sur l’emballage, pas dans l’immédiat du moins, pourvu seulement que le produit soit bon. Pourvu que le message tant attendu soit clair et net. Que la Syrie renonce au puéril espoir de s’en tirer avec des demi-mesures. Qu’elle cesse de jouer peu dignement les preneurs d’otages en exigeant des garanties pour le Golan en échange de son départ du Liban. Qu’elle prenne conscience surtout de l’importance, devenue primordiale, du facteur temps : longtemps invoquées pour justifier in abstentia la perpétuation de la présence syrienne, les négociations bilatérales prévues par l’accord de Taëf retrouvent leur vocation première qui est précisément de mettre un terme définitif à cette présence. Il y a là un retard considérable à rattraper, et il faut mettre donc les bouchées doubles.
Cela dit, le hasardeux discours de Damas ne fait que souligner l’étrange, l’assourdissant silence qui enveloppe le palais de Baabda. Que le président Émile Lahoud ne puisse disserter, lui, sur les intentions de ses alliés syriens (mais en est-il seulement informé en détail ?), on veut bien : il y a quelques jours, le ministre démissionnaire de la Défense se couvrait de ridicule en annonçant pour les toutes prochaines heures un redéploiement dont il se montrait incapable cependant de préciser l’ampleur. Il est certaines choses toutefois qu’un président sous tutelle peut parfaitement dire : qu’il doit, qu’il se doit de dire en des moments aussi cruciaux que ceux que vit actuellement le pays.
Les options de Lahoud sont bien connues ; par l’unique et implacable volonté de Damas, contre la volonté unanime des Libanais (et même celle des plus proches alliés de la Syrie). Elles lui ont d’ailleurs valu une rallonge de mandat dont on mesure pleinement aujourd’hui les désastreux effets. D’arbitre suprême de la nation, de rassembleur censé œuvrer, depuis l’an 2000, à une unité nationale véritable de même qu’à un vaste consensus sur les rapports avec Damas, le chef de l’État est devenu partie prenante à un débat qu’est en voie de trancher salutairement le triomphe de l’indépendance. Il reste que depuis déjà des semaines, le président, comme Assad, avant Assad et sans même avoir à renier publiquement ses propres choix, était tenu de s’adresser, en direct, au peuple : ne serait-ce que pour lui dire qu’il prend acte des énormes changements survenus ces dernières semaines dans le pays ; qu’il mesure à sa juste valeur un contexte international en tout point exceptionnel ; que des élections libres sont, plus que jamais, une priorité ; qu’il n’y a pas de vide constitutionnel à craindre. Et que dans son isolement actuel, il ne se rabattra en aucun cas sur cette solution dévastatrice entre toutes que serait un gouvernement de militaires. Tout cela, c’est vraiment le moins qu’il pouvait, qu’il puisse encore dire.
Lâché par un Karamé qui n’en pouvait plus d’affronter tout seul l’offensive de l’opposition et la colère de la rue, Émile Lahoud voit maintenant sa dernière ligne de défense menacée avec l’exigence d’une démission des chefs des services sécuritaires. Bientôt et pour la première fois depuis son entrée à Baabda, il va avoir à traiter avec un Parlement puis un gouvernement non télécommandés à partir de Damas. Le président terminera sa rallonge de mandat ou ne la terminera pas ; mais quel que soit le cas de figure, se pose déjà pour lui, avec insistance, ce même problème qui n’a pas fini de tourmenter la Syrie : la fameuse issue honorable, c’est par où s’il vous plaît ?
Issa GORAIEB
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On voit mal bien sûr le jeune raïs, harcelé nuit et jour par George W. Bush, prononcer sans détour la faillite d’une ambition pansyrienne, l’échec fracassant d’un pari libanais vieux de trois décennies : ni les mœurs politiques en vigueur dans le monde arabe ne l’y inciteraient, ni la sacro-sainte...