Rastignac, dans un élan de compassion, suggère au père Goriot de s’occuper un peu de lui-même. Ce dernier, qui aurait vendu jusqu’à son âme pour le bonheur de ses filles, a cette réponse sublime : « Le jour où je suis devenu père, j’ai compris Dieu. »
Un tout jeune enfant demandait, au spectacle des gens en prière autour de la sépulture de Rafic Hariri, si Hariri était un dieu. Hariri n’est pas un dieu. Il a même pas mal de détracteurs qui se taisent aujourd’hui par décence. S’il était mort d’une crise cardiaque, on l’aurait pleuré discrètement, et les choses auraient petit à petit repris leur cours banal et résigné. Mais il a été arraché de la manière la plus indigne, la plus cruelle, la plus inhumaine à ce paysage familier qu’il traversait, débonnaire et confiant, populaire parce que issu du petit peuple qui trouvait dans son ascension fulgurante matière à rêver et l’espoir de dépasser un jour sa propre condition. De cela, les Libanais ne feront jamais le deuil. Malgré les heures et les jours désormais rythmés par un passage rituel sur les lieux du crime, malgré les longues prières autour du caveau, avec cette volonté de ne pas l’abandonner, de s’accrocher encore à ce qui reste. Malgré cette agora spontanée créée par le peuple sur le seul site où il peut enfin s’exprimer protégé par la foule, fort de sa force, vibrant de sa vitalité.
Non, Hariri n’est pas un dieu. Mais sans doute a-t-il compris Dieu, le jour où il a compris qu’il pouvait prêter la main et le portefeuille à la Providence. Dépassée la vanité que procure le premier million à un homme issu d’un milieu des plus modestes, il s’est attelé à construire et à instruire, à effacer les stigmates de la guerre et à former une génération qui, sans l’aide financière de sa fondation, aurait rejoint les rangs des obscurantistes et des désespérés. Pour cela au moins, la patrie est reconnaissante. Pour cela, et pour le style particulier, la familiarité, la simplicité désarmante avec laquelle il s’exprimait en public et qui nous fait honnir plus que jamais les effets de manche et la langue de bois, insulte à notre intelligence, que nous tient encore une classe dirigeante imposée à laquelle manque trop évidemment une véritable assise populaire.
Le lendemain de la tragédie, alors que des corps gisaient encore sous les cendres et les décombres, la nuit était d’une clarté sans pareille. Au Palm Beach et ailleurs, à proximité de l’abîme laissé par la bombe, on déblayait, on réparait en silence. Les cierges par centaines formaient un pieux brasier. Seule l’odeur de la cire en fusion prenait encore à la gorge. Le reste, la poudre, la démence, avait été emporté par le vent du large. Une journaliste britannique, appuyée au parapet de la marina, communiquait à sa radio le texte du nouveau miracle libanais : « Ce pays est désormais un exemple. Jamais ailleurs on n’aura vu chrétiens et musulmans prier ensemble avec une telle ferveur. » Aujourd’hui, ce cliché nous agace. Nous avons longtemps vécu côte à côte en parfaite harmonie. Ce que le monde découvre, c’est ce que nous avons toujours clamé. Nous reprendra-t-on à faire les guerres des autres ?
Lorsque l’enquête aura dit son dernier mot, le gouffre du Saint-Georges sera comblé et nous emprunterons par habitude la route à nouveau asphaltée. Beyrouth a bien d’autres cicatrices sous le lifting, mais celle-ci saignera longtemps, blessure secrète et lancinante, de tous nos espoirs interdits.
En Orient, le pouvoir a toujours représenté une autorité paternelle. À défaut d’un régime convaincant, le peuple avait détourné son capital affectif vers le plus libanais d’entre les Libanais : pauvre mais ambitieux, travailleur sans dédaigner les loisirs, étranger mais intégré au point de se voir offrir la nationalité saoudienne, l’une des plus difficiles à acquérir, communicateur exceptionnel, négociateur surdoué, et d’une fidélité dont il a fait sa principale éthique... et puis riche à milliards, découvrant en même temps que les dangers de l’ostentation la grande satisfaction que procure le partage, Hariri portait en lui-même toutes les caractéristiques du Libanais idéal, et les Libanais se rêvaient à travers lui.
« Nous avons perdu un père. » Le mot revient, tenace. Orphelins, avec le plus précieux des héritages : rien à se disputer, sinon le privilège de perpétuer sa mission unificatrice.
Le jour où Hariri a été assassiné, les Libanais ont révélé leur identité profonde, et le monde a enfin compris le Liban.
Fifi ABOU DIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Rastignac, dans un élan de compassion, suggère au père Goriot de s’occuper un peu de lui-même. Ce dernier, qui aurait vendu jusqu’à son âme pour le bonheur de ses filles, a cette réponse sublime : « Le jour où je suis devenu père, j’ai compris Dieu. »
Un tout jeune enfant demandait, au spectacle des gens en prière autour de la sépulture de Rafic Hariri, si Hariri était un dieu. Hariri n’est pas un dieu. Il a même pas mal de détracteurs qui se taisent aujourd’hui par décence. S’il était mort d’une crise cardiaque, on l’aurait pleuré discrètement, et les choses auraient petit à petit repris leur cours banal et résigné. Mais il a été arraché de la manière la plus indigne, la plus cruelle, la plus inhumaine à ce paysage familier qu’il traversait, débonnaire et confiant, populaire parce que issu...