Saint Valentin était un général de l’armée romaine. Plutôt dans la stratégie guerrière que dans les choses de l’amour. Mais sa stratégie à lui avait pris un chemin de traverse. Pour être admis dans ses troupes, il fallait être marié selon la liturgie chrétienne. D’avoir au foyer une épouse qui attend motivait les soldats et réduisait les pertes humaines. Avec Saint Valentin, on revenait nombreux de la guerre, et souvent entiers.
Exhumé des cartons de l’histoire, Valentin est désormais le saint tutélaire des amoureux. Oublié le bas calcul du mariage salvateur. Le 14 février, on se déclare et, paradoxalement, on se met en danger. «Je t’aime». Pouvoir les dire, une première fois ces trois mots. Ils tuent ou ils sauvent, c’est selon. Celui qui les prononce n’y reconnaît pas sa voix. Il les a répétés si souvent en lui-même, sans même pouvoir imaginer le son qu’ils feraient en lui traversant la gorge. C’est que leur vibration est trop forte. Ils contiennent de l’absolu, de l’infini, de la poussière d’étoile. Ils sont la forme brève d’un engagement qu’on voudrait éternel, le don irrévocable de tout ce que l’on possède: soi-même, rien de moins.
L’autre ne vous a pas vu venir. Oh il vous aime bien, il le dit sincèrement. Il vous offre son amitié indéfectible, que rien ne change, s’il vous plaît, ça gâterait votre belle complicité. L’amour, à quoi ça sert, c’est plein de ces choses agaçantes, la jalousie, la possession, la passion, l’obsession, ça rend fou pour quoi faire… Penaud, vous êtes. Moins que rien. On ne veut pas de vous, ou alors à la petite semaine. Recalé. Vous n’êtes pas un cadeau, cessez de vous offrir. De toute façon, c’est fichu. Trois petits mots et l’on ne vous fera plus de confidences, on ne vous fera plus confiance, qui voudrait d’un ami frappé de ce sceau corrosif? D’un ami qui penserait «je t’aime»…
Parfois l’autre le sait. Il les lit en vous, les trois mots, et trouve leur écho en lui-même. Alors il fait durer la douce incertitude. Qui se jettera le premier? Qui aura le courage, sans filet, sans bouée, sans parachute? Espérer une réponse, et que le silence ne soit pas trop long, et qu’en retour le trois mots reviennent, identiques, avec le même frémissement, le même «je», le même «toi», le même amour, et que ce ne soit pas «moi aussi», ce mièvre, ce mou, ce dépourvu d’engagement. Mais la réponse est un feu d’artifice. La voix dit «je», et le reste est un envol. La force qui vous porte l’un vers l’autre est inexorable. Elle est donc retrouvée, votre part perdue, cette déchirure insoupçonnée découverte à l’instant. Elle est revenue votre part de lumière, vous étiez dans le noir et vous ne le saviez pas. Et c’est comme si vous preniez possession du monde, comme si les astres et la ronde des saisons et du temps vous appartenaient tout à coup. Et l’éternité. Cet amour-là vous vient d’une vie antérieure, vous en avez la certitude. Il sera encore là, le même, dans d’autres vies.
Saint Valentin n’a pas inventé l’amour. Il s’en est servi pour sauver.
Fifi Abou Dib
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Saint Valentin était un général de l’armée romaine. Plutôt dans la stratégie guerrière que dans les choses de l’amour. Mais sa stratégie à lui avait pris un chemin de traverse. Pour être admis dans ses troupes, il fallait être marié selon la liturgie chrétienne. D’avoir au foyer une épouse qui attend motivait les soldats et réduisait les pertes humaines. Avec Saint Valentin, on revenait nombreux de la guerre, et souvent entiers.
Exhumé des cartons de l’histoire, Valentin est désormais le saint tutélaire des amoureux. Oublié le bas calcul du mariage salvateur. Le 14 février, on se déclare et, paradoxalement, on se met en danger. «Je t’aime». Pouvoir les dire, une première fois ces trois mots. Ils tuent ou ils sauvent, c’est selon. Celui qui les prononce n’y reconnaît pas sa voix. Il les a répétés...