La décision du recteur de l’Université La Sagesse, Mgr Joseph Merhej, de parrainer une réconciliation entre les différents courants politiques pour les inciter à s’entendre consensuellement sur la formation du bureau politique de l’amicale pourrait paraître, à première vue, antidémocratique.
Certains s’offusqueront en effet de cette initiative, n’y voyant qu’une violation supplémentaire des droits des étudiants à la liberté de l’action politique, et, dans ce cas précis, de leur liberté à présenter des listes adverses pour les élections. Il s’agit là d’une thèse qui se défend, dans la mesure où la démocratie suppose la possibilité d’une opposition, donc d’adversaires ayant autant de chances d’être élus (si l’autorité qui gère les élections est impartiale, bien entendu).
Mais le consensus ne va pas nécessairement à l’encontre de la démocratie. Et, dans ce cadre, l’entreprise de Mgr Merhej, si elle s’oppose formellement aux principes élémentaires de la démocratie concurrentielle, s’inscrit néanmoins parfaitement dans une tradition libanaise qui remonte au moins au pacte de 1943. Les structures socioculturelles libanaises sont particulières, on le sait, du fait du pluralisme communautaire qui caractérise le pays. D’ailleurs, le champ lexical politique libanais comporte une multitude de termes renvoyant à l’idée du consensus.
seul le « insihar », professé dans les salons de certains palais, renvoie à une vision peu démocratique de la société, puisqu’il s’inspire de la fusion des métaux et aspire donc à une « fusion » des différentes composantes de la société qui ferait peu cas des particularités et, partant, du principe même du pluralisme.
Mieux encore, il arrive souvent que, dans le cadre d’une querelle d’ordre public ou privé, la recherche du consensus finisse par devenir la fin en soi, et prévale sur la problématique même, sinon sur la solution à cette problématique. L’obsession du consensus, typiquement libanaise, peut même déboucher sur le culte du compromis. L’héritage consensuel se trouve au cœur de la société libanaise, et l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hamid Frangié, affirmait dans ce sens: « Si les Libanais s’entendent sur le mal, il se transforme en bien. De même, s’ils se disputent sur le bien, il se transforme en mal. » Cette phrase a d’ailleurs longtemps été considérée comme la « règle d’or » du système politique libanais ; même si très peu de politiques s’en souviennent actuellement, préférant se vouer au culte servile du compromis plutôt que de privilégier un consensus fondé sur des principes et dont l’objectif serait le bien commun.
En soi, le consensus n’est donc pas une atteinte aux principes démocratiques, mais une sorte de voie parallèle pour la résolution des conflits, dans certains cas plus adaptés aux situations. À condition, certes, que le consensus repose sur une adhésion (ce n’est pas toujours une lapalissade), qu’il soit légitimé et orienté vers la réalisation du bien commun.
C’est bien à la culture du consensus que renvoie l’initiative de Mgr Merhej, qui ne sort pas du néant. Déjà, les différents partis de l’opposition, à l’Université libanaise-section II, avaient songé, un moment, à se mettre d’accord de manière consensuelle pour mettre fin à leurs querelles électorales partisanes, exploitées par certains doyens loyalistes pour mieux les diviser. Mais le projet avait finalement fait chou blanc. Le recteur de La Sagesse avait peut-être à cœur de montrer aux étudiants, qui sont, dans leur écrasante majorité, d’accord sur les objectifs à atteindre, qu’il existe effectivement d’autres voies que le système concurrentiel, et que la règle de la majorité peut être contournée au profit d’un consensus solide, générateur de stabilité et de solidarité. L’initiative du recteur intervient à un moment où le sort de l’opposition, au plan national, est lié à son sens de la solidarité et de l’unité, donc à un mode consensuel de résolution des conflits. Il reste que, comme l’opposition plurielle, c’est confrontée aux tests concrets que cette amicale prouvera si le consensus n’est qu’apparent, ou bien s’il est effectivement légitime.
Michel HAJJI GEORGIOU
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