À défaut d’une de ces têtes nucléaires, chimiques ou bactériologiques demeurées désespérément introuvables dans l’arsenal irakien qu’évoquait avec tant de sainte horreur George W. Bush, celle enturbannée d’Ayman al-Zawahiri ferait sans doute un trophée très convenable dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, maintenant que le bien-fondé de l’équipée irakienne est devenu un des thèmes majeurs du débat électoral aux États-Unis. Le président américain peut même espérer sortir un jour de son chapeau texan le mythique Ben Laden qui, à en croire certains experts d’Asie, serait pratiquement déjà en cavale surveillée : sa capture n’attendant plus que le bon moment, celui où elle viendrait booster les sondages.
Si toutefois la vaste opération militaire actuellement menée par l’armée pakistanaise dans la zone tribale du Waziristan devait porter ses fruits, il ne s’agirait pas moins là d’un développement majeur dans cette Troisième Guerre mondiale à peine larvée, opposant au terrorisme le monde dit civilisé. Al-Zawahiri passe pour être en effet le véritable cerveau de l’organisation el-Qaëda, le planificateur qui élabore la stratégie et la tactique, qui conçoit les plus monstrueux attentats et les soumet à l’approbation du chef charismatique. L’élimination de l’un ou l’autre de ces hommes aurait incontestablement un puissant impact ; mais en l’état des choses, il serait plus d’ordre psychologique, hélas, que pratique.
Par définition, en effet, l’hydre terroriste n’est pas en pénurie de têtes ; il serait illusoire de la décapiter car les cerveaux malades sont légion ; et sil est vrai que deux bons tiers des pères fondateurs d’el-Qaëda ont été neutralisés durant les trois dernières années, une nouvelle génération a imperturbablement amorcé la relève ; des noms qui ne vous disaient rien hier se hissent maintenant en tête d’affiche, tel celui du Jordanien Zarqaoui qui exercerait avec acharnement ses sinistres talents sur l’infortuné Irak. Rien n’aura été fait, en vérité, tant que tous les réseaux et sous-réseaux de la nébuleuse terroriste n’auront pas été démantelés par les polices. Ou qu’ils ne seront pas morts d’inanition avec l’instauration d’un système de contrôle universel interdisant absolument l’acheminement de fonds aux groupes hors la loi, sous couvert de donations faites souvent de bonne foi à des associations caritatives.
Quelque gros que puissent être les poissons pris dans la nasse, la guerre ne serait pas terminée pour autant : une fois n’est pas coutume, les responsables américains ont la sagesse de le reconnaître en chœur. Mais ni Condoleezza Rice, ni les responsables du département d’État, ni les galonnés du Pentagone ne sont près d’admettre que cette guerre ne peut être gagnée par la seule force militaire, surtout quand elle est égoïstement maniée par l’unique superpuissance mondiale. Que la victoire commande la mise en place d’un réseau d’alliances sincères et donc fiables, encore plus étendu que celui tissé aux quatre coins du globe par l’ennemi terroriste. Et que c’est précisément sur ce terrain que l’Administration Bush, depuis la guerre d’Irak, a fait preuve d’une maladresse incommensurable, pour ne pas dire d’une incroyable stupidité.
Car non seulement les États-Unis ont dédaigneusement ignoré l’Onu et l’Europe alors même qu’ils en avaient le plus grand besoin, mais leur approche tantôt paternaliste et tantôt agressive du monde arabo-musulman a suscité de regrettables flottements là-même où tout devait commencer, là où tout doit finir. Car on ne le soulignera jamais assez, ou bien le « terrorisme islamiste » est là pour les décennies à venir. Ou bien il sera enfin extirpé dans un avenir prévisible parce que l’islam l’aura lui aussi voulu : parce qu’il sera profondément convaincu du tort et des périls énormes que représente ce fléau pour lui-même autant que pour le reste de l’humanité, parce qu’il se sera volontairement et pleinement associé à l’entreprise mondiale d’éradication.
Il y a bien sûr moyen de stimuler les volontés vacillantes, et Washington ne s’en prive certes pas. D’amener les alliés ambigus à prendre des risques, et c’est bien le cas du président Moucharraf, à peine rescapé d’un attentat et qui, en lançant l’assaut final contre le numéro deux d’el-Qaëda, s’attire la haine inextinguible des puissantes associations pakistanaises de même qu’il indispose sans doute plus d’un de ses généraux. Mais aussi intenses qu’elles puissent être, les pressions peuvent s’avérer inopérantes quand elles ne se doublent pas de promesses – crédibles – de lendemains meilleurs.
L’Amérique ne peut se poser en missionnaire de la justice et de la démocratie dans les États du Moyen-Orient quand elle n’œuvre pas, dans le même temps, à instaurer la justice entre États. Elle ne peut convaincre les peuples des bienfaits du changement quand elle absout et réhabilite ce grand démocrate de Kadhafi pour la seule raison qu’il a fait soumission à l’Oncle Sam. Elle ne peut, après une interminable léthargie, convaincre de sa soudaine et profonde sollicitude pour notre pauvre Liban quand elle n’a vraisemblablement d’autre souci, une fois de plus, que de faire monter la pression sur le régime syrien. Elle ne peut enfin espérer une adhésion sans faille des Arabes et des musulmans quand elle traite avec tant de désinvolture d’une de leurs causes majeures, la Palestine, cyniquement livrée aux noirs desseins de Sharon.
Wanted pour étoffer le tableau de chasse ? En ces temps d’inquiétude planétaire, c’est plutôt de têtes pensantes que l’on a le plus grand, le plus urgent besoin.
À l’invitation du ministère des Relations internationales du Québec, Issa Goraïeb se rend aujourd’hui au Canada où il séjournera jusqu’à la fin du mois.
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