Dans les petits villages transis, la neige de la veille s’écoule entre les arbres sous la lumière pourtant blême de l’après-midi. Ruissellement nacré qui emporte un reste de feuilles mortes, quelques cailloux arrachés au bord des chemins. Au vieux cimetière qui jouxte la chapelle de Saint-Jude, à Hasroun, veille la statue d’une curieuse petite dame en chapeau. La neige lui a fait une jolie calotte, et la mort ne lui a pas arraché son sac qu’elle serre encore contre elle de ses deux mains refermées sur l’anse. Il y a bien des statues équestres, des bustes à lunettes, des penseurs représentés avec leurs livres. Mais un sac ? Que peut signifier ce curieux accessoire, une fois franchie la frontière du bas monde, une fois dans ces limbes à l’abri de tout besoin ? Sur la route qui mène aux Cèdres, cette vision me prend encore un sourire attendri, et me rappelle furieusement les dessins de Sempé où les pigeons prennent leurs aises avec les grandes statues des places. Un sac à main. La statue est coulée dans un ciment grisâtre qui dévore les détails. Moi je la reconnais, la nature de ce sac. J’en vois d’ici la fermeture en laiton qui mord comme un chien de garde. Je vois les reflets du lustrage sur son cuir noir et dur. Je devine le nuage de poudre de riz qui s’en échappe parfois, le foulard de soie qu’il renferme avec son parfum d’eau de Cologne, et le chapelet de buis bénit éternellement tapis dans le fond. Je retrouve le goût acidulé des bonbons qu’affectionnent les vieilles dames, et je vois briller des yeux d’enfants.
Sur la route, la neige est de plus en plus dense et l’altitude fait bourdonner les oreilles. Les arbres font de grands gestes immobiles et leur nudité strie le crépuscule de hachures ligneuses. Les collines ensevelies diffusent un bleu irréel sous la lune qui s’arrondit doucement. Hors des chalets éclairés, dans l’arôme tenace de bois brûlé qui flotte sur le village, on ne voit pas âme qui vive. La statue m’accompagne à pas menus. Elle a certainement vécu par ici, ma petite dame. Sinon, pourquoi serait-elle là, à garder le cimetière par tous les temps avec son tailleur pétrifié, son chapeau contre les éléments et... son sac à main ? A-t-elle été institutrice dans ce hameau que l’appel de la ville n’avait pas encore déserté ? A-t-elle été cette bienfaitrice au sac inépuisable, toujours prompte à l’ouvrir pour un pauvre, pour un enfant, pour un malade, est-elle revenue seule et riche d’un pays lointain, pour retrouver la chaleur d’un reste de famille ? Le chapeau, en tout cas, indique qu’elle n’est pas vraiment d’ici. Ici, tout au plus porte-t-on une mantille pour voiler ses cheveux à la messe. N’importe quel autre couvre-chef passerait pour une extravagance. Le vent se lève, les flocons tracent dans la nuit un vertige blanc. La dame de Saint-Jude ne craint rien. Accrochée aux anses de ce sac mystérieux comme à un bastingage, elle défie tranquillement la tempête. Voilà bien longtemps que plus rien ne la touche, depuis ce jour, aux portes du paradis, où elle l’a ouvert une dernière fois, son sac. Dedans, il y avait bien des bonbons, un mouchoir, un chapelet de buis, un foulard de soie rose et un nuage de poudre parfumé d’eau de Cologne. Il y avait des lettres avec des timbres étranges, un marocain usé, une carte d’identité jaunie. Ce peu de choses qui raconte les après-midis passés d’un seuil à l’autre pour demander des nouvelles du petit dernier, du grand-père qui s’étiole, des jeunes fiancés. Ce peu de choses qui dit qu’elle fut une dame, mais c’est bien sûr, seul un sac pouvait l’exprimer.
Fifi ABOU DIB
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