Convenons-en : un peu, ou même un semblant, de démocratie vaut mieux que pas de démocratie du tout. Et ce ne sont pas les Irakiens qui prétendraient le contraire. Écrasés par une succession de malheurs – cinquante années de dictature, une désastreuse guerre contre l’Iran, deux expéditions américaines entre lesquelles était venu s’intercaler le fumeux programme « Pétrole contre nourriture » –, ils viennent de bénéficier, à travers une lucarne, d’une vue inespérée sur le monde tel que dans leurs rêves les plus fous ils n’osaient l’imaginer. Nul ne pourra dire que la consultation d’avant-hier servira demain de modèle aux Suédois. Tout de même, comment nier que le début aura été excellent, ainsi que l’a noté Jean-Pierre Kingsley, chef de la mission onusienne chargée de superviser les élections. L’ennui, c’est qu’il l’a fait à partir de la Jordanie d’où, avec son équipe, il a observé le déroulement du scrutin...
Soucieux de préparer leur désengagement à venir, les Américains ont choisi d’entamer par les urnes le processus de modernisation de la vie politique. Sans doute fallait-il opter pour la chirurgie plutôt que pour l’homéopathie, dans un pays brutalement convié à vivre une expérience toute neuve pour lui, après la chute du régime baassiste, précédé de siècles de domination sassanide, ottomane puis britannique et une éphémère royauté. Il est désolant que depuis hier, certains dans le monde arabe ergotent sur le taux de participation. On pourrait leur rétorquer qu’une affluence aux urnes de 50-55 pour cent est préférable à une victoire par 99,98 pour cent des voix.
Sur l’opération elle-même, il paraît clair que l’homme de la rue s’est réfugié dans le tribalisme et le confessionnalisme pour exprimer son choix. C’est qu’il se trouvait face à une pléthore de 17 000 noms inconnus pour lui, ayant de plus mené leur campagne dans la clandestinité, pour des raisons évidentes de sécurité. Toute la question sera de voir demain si les divisions au sein de la société, déjà évidentes par le passé, vont s’en trouver aggravées. Si la marginalisation des sunnites, due à l’abstentionnisme manifeste dans les gouvernorats de Ninive, Anbar et Salaheddine, ne va pas fausser les grandes décisions appelées à être prises dans les semaines à venir. Si enfin, prenant pour prétexte la très forte mobilisation chiite, l’omniprésent Iran ne va pas indûment crier victoire. Or, déjà l’ancien président Ali Akbar Hachémi-Rafsandjani a décrété que « les élections n’auraient jamais été possibles sans la puissance du clergé et de l’autorité religieuse ». La leçon qu’en tire Téhéran ? « Les Américains et les Occidentaux devraient modifier le regard qu’ils portent sur la région », a dit le responsable de la propagande au sein du Conseil suprême de la sécurité nationale, Ali Agha-Mohammadi. Au Caire, le son de cloche est quelque peu différent, la victoire des listes soutenues par le grand ayatollah Ali Sistani amenant certains à s’interroger sur une éventuelle connivence entre les États-Unis et la République islamique. Ailleurs dans le monde arabe, le pessimisme qui commence à s’afficher masque bien mal la crainte de voir la contagion de la libéralisation gagner du terrain, au lendemain du semi-succès de l’expérience irakienne.
L’autre danger dont il faut se garder de sous-estimer la gravité est représenté par l’inconnue kurde. Il est douteux que les partisans de Jalal Talbani et de Moustapha Barzani acceptent de renoncer à l’autonomie dont ils jouissent actuellement, sans toutefois aller jusqu’à proclamer leur indépendance au sein d’un État qui engloberait les provinces de Souleimaniyah, Dohouk et Erbil, avec pour capitale la ville de Kirkouk. Non point qu’une telle décision n’arrangerait pas l’Administration Bush, s’agissant d’une région pétrolière, mais elle présente l’inconvénient majeur d’indisposer (c’est là une aimable litote) la Turquie. Pour ce pays en effet, et le ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül vient de s’employer à le rappeler, « la situation a atteint des proportions dangereuses ». Il faisait sans doute allusion au fait que parallèlement aux élections de dimanche, un sondage se déroulait dans le Nord sur l’indépendance du Kurdistan, pays rattaché de force à l’Irak, en 1924. Ce genre de velléités souverainistes devrait donner des insomnies aux deux autres pays abritant des minorités kurdes : l’Iran et la Syrie.
Officiellement, la double mission, plutôt modeste, dévolue à l’Assemblée transitoire qui vient d’être désignée consiste à nommer un nouveau gouvernement et à élaborer une Constitution. Or, voici qu’on découvre que ces législatives sont appelées à avoir un impact sur l’ensemble du Proche-Orient. Il faut faire semblant de croire que cela au moins, l’Amérique l’avait prévu.
Christian MERVILLE
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