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Actualités - Opinion

Payer pour le passé en 2005

Par Joseph Stiglitz * Le début de chaque année correspond à la haute saison pour les prévisionnistes économiques. À de rares exceptions près, les économistes de Wall Street tentent de fournir une interprétation aussi optimiste que le permettent les données : ils souhaitent que leurs clients achètent des actions et des prévisions sombres ne permettent guère de les vendre. Mais même les vendeurs prédisent une économie américaine plus faible en 2005 qu’en 2004. Je suis d’accord avec eux et je me range en fait du côté des pessimistes : il est fort probable qu’en 2005, nous commencions à payer pour les erreurs passées. La plus grande incertitude économique mondiale concerne le prix du pétrole. De toute évidence, les producteurs de pétrole ne sont pas parvenus à anticiper la croissance de la demande en Chine, autant pour la sagesse et la prévoyance des marchés privés. Les problèmes du côté de l’offre au Moyen-Orient (et au Nigeria, en Russie et au Venezuela) jouent également un rôle tandis que la mésaventure de George W. Bush en Irak a accentué l’instabilité. Tandis que les prix ont légèrement chuté de leur point culminant, l’Opep a fait comprendre qu’elle n’avait pas l’intention d’autoriser une baisse encore plus marquée. Les prix élevés du pétrole saignent l’Amérique, l’Europe, le Japon et les autres pays importateurs de pétrole. Leur effet s’apparente à celui d’un impôt massif qui transférerait la richesse vers les pays exportateurs de pétrole. On estime que la facture de pétrole importé de l’Amérique au cours de la seule année écoulée a augmenté d’environ 75 milliards de dollars. Si l’on avait la certitude que les prix restent constamment au-dessus de 40 dollars le baril, au pire des cas, des sources énergétiques alternatives (notamment l’huile de schiste) seraient développées. Mais nous sommes maintenant dans le pire de tous les mondes possibles : des prix tellement élevés qu’ils nuisent à l’économie mondiale, mais une incertitude si prononcée que les investissements nécessaires pour faire baisser les prix ne sont pas réalisés. Entre-temps, les banquiers centraux du monde ont été formés pour se concentrer exclusivement sur l’inflation. Beaucoup se rappelleront probablement comment les augmentations du prix du pétrole dans les années 1970 avaient engendré une inflation rapide et voudront montrer leur résolution de ne plus laisser une telle situation se reproduire. Les taux d’intérêt monteront et les économies se ralentiront l’une après l’autre. La marche vers des taux d’intérêt plus élevés a déjà commencé aux États-Unis, où la Réserve fédérale parie sur une asymétrie fondamentale du marché. Pendant les trois dernières années, les taux d’intérêt en baisse ont constitué le moteur de la croissance, les foyers empruntant davantage pour refinancer leurs hypothèques et utilisant une part de leurs économies pour consommer. La Réserve espère que tout ceci ne créera pas un effet inverse, à savoir que les taux d’intérêt plus élevés ne décourageront pas la consommation.. Espérer ne suffit peut-être pas. Les foyers américains sont plus endettés aujourd’hui qu’il y a quatre ans, amplifiant les effets indésirables potentiels des taux d’intérêt en hausse. Bien évidemment, les marchés hypothécaires américains permettent aux foyers de bloquer les taux d’intérêt plus bas. Mais en économie, les gens sont tous intéressés et le coût peut être colossal dans ce cas : les nouveaux accédants à la propriété devront débourser plus et seront ainsi moins prêts et moins capables de payer autant. Les prix immobiliers pourraient très bien chuter en entraînant un ralentissement de la vitesse d’augmentation. Cela découragera également la demande. C’est là une seule des nombreuses incertitudes auxquelles est confrontée l’économie américaine. De toute évidence, une partie de la croissance en 2004 (le volume de croissance demeure incertain) était due aux dispositions qui ont favorisé l’investissement cette année-là (dans le contexte de la politique électorale) aux dépens de 2005. Il faut également compter avec les déficits fiscaux et commerciaux colossaux de l’Amérique, qui non seulement compromettent le bien-être des générations américaines futures, mais représentent une entrave pour l’économie américaine actuelle (un déficit commercial est une soustraction de la demande globale). Pour reprendre les mots célèbres de l’un de mes prédécesseurs au poste de président du Conseil des conseillers économiques, Herb Stein, « si une tendance ne peut pas continuer, elle s’arrêtera ». Mais personne ne sait comment ni quand elle s’arrêtera. En effet, le président Bush a déclaré qu’il projetait de dépenser le capital politique qu’il a gagné lors de l’élection ; le problème est qu’il semble déterminé à dépenser également le capital économique de l’Amérique. Ses promesses consistent à privatiser partiellement la Sécurité sociale et à rendre ses précédentes réductions d’impôt permanentes, ce qui, si ces promesses sont adoptées, fera grimper en flèche les déficits jusqu’à des niveaux inégalés. Les conséquences de ces promesses sur la confiance commerciale et les marchés des devises sont impossibles à prévoir, mais elles ne seront pas positives. Il est donc très probable que le dollar s’affaiblisse encore et ébranle ainsi davantage les économies européenne et japonaise. En outre, les gains de l’Amérique ne contrebalanceront pas les pertes de l’Europe : l’incertitude est néfaste pour l’investissement des deux côtés de l’Atlantique et si le manque de confiance dans le dollar entraîne le non-achat des actions et des obligations américaines, l’économie américaine pourrait s’en trouver davantage affaiblie. L’Europe, quant à elle, commence enfin à reconnaître les problèmes posés par ses institutions macro-économiques, particulièrement un pacte de stabilité qui restreint l’utilisation de la politique fiscale et une banque centrale axée uniquement sur l’inflation, et non sur l’emploi ou sur la croissance. Mais il y a de fortes chances que les réformes institutionnelles ne soient pas appliquées suffisamment rapidement pour relancer l’économie en 2005. La Chine (et l’Asie plus généralement) représente le point le plus brillant à l’horizon. Il est peut-être trop tôt pour se prononcer avec certitude, mais les perspectives de modération de l’exubérance excessive manifestée une année auparavant semblent bonnes, amenant les taux de croissance économique à des niveaux durables qui feront l’envie de la majorité des autres pays. Par contraste, les autres économies majeures du monde ne commenceront probablement pas à atteindre leur potentiel au cours des douze prochains mois. Elles sont toutes coincées entre les problèmes du présent et les erreurs du passé : en Europe, entre les institutions créées pour éviter l’inflation alors que le problème concerne la croissance et l’emploi ; en Amérique, entre la dette massive des foyers et du gouvernement, et les exigences de la politique fiscale et monétaire ; et partout ailleurs, entre l’incapacité de l’Amérique à utiliser les rares ressources naturelles du monde avec sagesse et son incapacité à établir la paix et la sécurité au Moyen-Orient. * Joseph E. Stiglitz, lauréat du prix Nobel d’économie, est professeur de sciences économiques à l’université de Columbia. Il a récemment publié un ouvrage intitulé The Roaring Nineties : A New History of the World’s Most Prosperous Decade. © Project Syndicate. Traduit par Valérie Bellot.

Par Joseph Stiglitz *

Le début de chaque année correspond à la haute saison pour les prévisionnistes économiques. À de rares exceptions près, les économistes de Wall Street tentent de fournir une interprétation aussi optimiste que le permettent les données : ils souhaitent que leurs clients achètent des actions et des prévisions sombres ne permettent guère de les vendre.
Mais même les vendeurs prédisent une économie américaine plus faible en 2005 qu’en 2004. Je suis d’accord avec eux et je me range en fait du côté des pessimistes : il est fort probable qu’en 2005, nous commencions à payer pour les erreurs passées.
La plus grande incertitude économique mondiale concerne le prix du pétrole. De toute évidence, les producteurs de pétrole ne sont pas parvenus à anticiper la croissance de la demande en...