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Actualités - Opinion

IMPRESSION Délire urbain

Connaissez-vous les Sims ? Ce petit peuple vit dans une cité virtuelle. Il attend la créature née de votre imagination dont vous aurez à déterminer le sexe, la couleur de peau, les goûts et le tempérament. Un programme qui affiche des records de vente depuis quelques années. Mon Sims s’appelle Argos. Ce prénom de navigateur m’est venu spontanément, allez savoir pourquoi. Il a les cheveux roux et bouclés, la peau claire, une allure dégingandée. C’est un garçon. Il est modeste, discipliné et conciliant. Nouveau venu dans Sim City, il a du mal à trouver sa place. Les personnages qu’il rencontre forment un réseau et se connaissent de longue date. Forcément, il se sent marginal, ne comprend rien à leurs codes, mais il a réellement envie de s’intégrer. Il ne refuse aucun petit boulot, aucun service, d’autant plus qu’il a des soucis d’argent. Dès qu’il a réuni un petit pactole à force de laver des vitres, il loue un modeste logement. Il y installe ce qu’il peut, un canapé de récupération, un vieux lit, une douche qui fuit, un WC dont il se sert en lisant un journal – c’est le programme qui impose cette clause bizarre. Aussitôt, les factures pleuvent et il doit se démener pour les honorer à défaut de quoi il se retrouve en prison. En attendant – je n’ai pas consulté d’autres usagers du programme pour savoir si leurs personnages souffrent du même mal –, il présente un grave problème d’énurésie. Dès qu’il rencontre un personnage qui pourrait lui être utile et parfois avant même d’entamer une conversation, il faut qu’il se précipite à la maison pour faire pipi. Il perd comme ça un temps fou, entre le WC, la douche et le lit. Il faut dire que le temps virtuel est très rapide. On ne se rend pas compte, mais peut-être bien que notre vie, en concentré, ce serait un peu ça ? Entre deux nécessités biologiques, Argos travaille où il peut et rassemble quelques sous qui lui suffisent à peine pour manger. La case prison tombe parfois comme une bénédiction. Le commissaire est sympa, la douche, le WC, la nourriture et la télé sont à portée de main. La course s’arrête, un semblant de sérénité s’installe, les soucis sont mis en veilleuse. Seul le tiraille alors le besoin de compagnie. C’est la curieuse morale de cette histoire à entrées multiples dont on croit maîtriser l’issue. Une fois l’ordinateur fermé, on se sent frappé d’un curieux virus. Le personnage créé a pris de la consistance. Une propension naturelle nous pousse à nous faire du mouron pour cette créature sortie si désarmée de notre casque. Devant chaque obstacle, nous avons choisi pour elle l’option que nous aurions prise pour nous-mêmes. Inconsciemment, forcément, nous l’avons faite à notre image et toute image qu’elle est, nous avons mis en elle un peu de ce que nous sommes. Argos me trotte encore dans la tête au carrefour de Tabaris. Un jeune homme m’aborde, encore un de ces « étudiants de l’Université libanaise ». J’apprends que l’Université libanaise fait la promotion de l’industrie locale en fourguant aux automobilistes, contre participation financière, un désodorisant au parfum insoutenable. Argos est sympa, et puis il a besoin d’amis. Il aurait fouillé ses poches, donné son dernier sou. Mais le mendiant du feu rouge n’est pas content de cette concurrence déloyale. Avec sa petite raclette, lui, il propose de vous laver le pare-brise, tout comme Argos qui vit de ça. Dilemme. Un bon sens primaire l’emporte. Qu’on renvoie donc les étudiants à leurs livres. Même misérables, il n’est pas bon pour eux de s’adonner à cette activité triviale. Des fois qu’ils y prendraient goût? Tout à coup je les vois comme des Sims, tiraillés par la faim, la soif, la fatigue, un besoin urgent et l’incertitude de l’avenir, même immédiat. Et je me demande quel est le mauvais joueur qui les a plantés là. Fifi Abou Dib
Connaissez-vous les Sims ? Ce petit peuple vit dans une cité virtuelle. Il attend la créature née de votre imagination dont vous aurez à déterminer le sexe, la couleur de peau, les goûts et le tempérament. Un programme qui affiche des records de vente depuis quelques années. Mon Sims s’appelle Argos. Ce prénom de navigateur m’est venu spontanément, allez savoir pourquoi. Il a les cheveux roux et bouclés, la peau claire, une allure dégingandée. C’est un garçon. Il est modeste, discipliné et conciliant. Nouveau venu dans Sim City, il a du mal à trouver sa place. Les personnages qu’il rencontre forment un réseau et se connaissent de longue date. Forcément, il se sent marginal, ne comprend rien à leurs codes, mais il a réellement envie de s’intégrer. Il ne refuse aucun petit boulot, aucun service, d’autant...