Par Jihad NAAMAN
La présidence de George W. Bush est la première de l’histoire américaine à prendre appui sur la foi. Les pères fondateurs n’avaient pas mentionné Dieu dans la Constitution et les premiers présidents ne le citaient pas dans chacun de leurs discours. Peu avant sa mort, Benjamin Franklin avait même exprimé des doutes sur la divinité de Jésus. Et les croyants reprochaient aux premiers présidents leur manque de piété.
George Washington était un anglican qui communiait rarement. John Adams était un unitarien que les trinitaires traitaient d’hérétiques. Thomas Jefferson, dénoncé comme athée, était en réalité un déiste qui détestait les religions organisées et signa une nouvelle version du Nouveau Testament en éliminant les miracles. James Madison, épiscopalien, fut l’architecte de la Constitution de Virginie sur la liberté religieuse. Andrew Jackson, pressé par le clergé de proclamer une journée nationale de jeûne pour combattre une épidémie de choléra, s’y refusa au titre de la séparation nécessaire entre la politique du gouvernement et la religion.
Au XIXe siècle, les présidents invoquaient souvent Dieu, mais la religion n’occupait pas une place importante dans leur vie, à la notable exception de Lincoln. James Garfield affirmait : « Je préférerais être battu plutôt que de capitaliser sur ma religion. » En 1876, James Blaine, candidat à l’investiture républicaine, avait fait appel au soutien du colonel Ingersoll, un fameux orateur mais, surtout, un « bouffeur de curés » surnommé « le grand agnostique ». En 2004, un Ingersoll aurait été hué à la convention républicaine !
Les États-Unis ont connu des présidents à la foi ardente au XXe siècle : Woodrow Wilson qui n’avait aucun doute sur le fait que les États-Unis et lui-même avaient été désignés pour la rédemption et le sauvetage de l’humanité ; Jimmy Carter qui, comme Bush Junior, est un « born again » ; Ronald Reagan qui, bien que pratiquant par intermittence, connaissait bien les Évangiles... Mais ni Wilson, ni Carter, ni Reagan ne mélangeaient le religieux et le profane. Et ils n’exploitaient pas leur foi pour en tirer un bénéfice politique. Or George W. Bush a systématiquement violé ces critères.
La méridionalisation du Parti républicain et la montée en puissance du courant évangélique au sein de l’électorat ont restructuré la scène politique américaine. Jadis, les fondamentalistes constituaient une minorité dédaignée et permettaient à des écrivains comme Sinclair Lewis de faire des plaisanteries sur la « Bible Belt ». Vous pouviez compter sur les fondamentalistes pour être anticatholiques et antisémites (au sens occidental, i.e. antijuifs). Mais, récemment, la droite religieuse a fait alliance avec les catholiques intégristes contre l’avortement et avec les juifs ultraconservateurs à propos d’Israël. De telles alliances ont donné aux évangéliques une certaine repectabilité politique.
Les statistiques en matière religieuse sont notoirement peu fiables, mais il se pourrait que les évangéliques aient quantitativement dépassé les protestants d’autres tendances. La droite religieuse constitue le socle politique du président Bush, d’où cette première dans l’histoire des États-Unis : une présidence bâtie sur la foi. La première initiative de l’Exécutif de Bush fut d’installer à la Maison-Blanche le bureau des associations communautaires religieuses. En 2003, comme le président l’avait annoncé lors du discours sur l’état de l’Union, le gouvernement fédéral a versé plus d’un milliard de dollars aux organisations religieuses.
Bush est le seul des présidents américains à étendre l’emprise des critères religieux sur les questions séculières. Cela explique que 48 prix Nobel aient publié récemment une déclaration appelant à un changement de régime à Washington. L’obstruction aux recherches sur les cellules souches – qui peinent tellement Nancy Reagan – est tout à fait révélatrice. Pourtant, ces recherches promettent la découverte de thérapies pour la maladie d’Alzheimer, les diabètes, le sida, la maladie de Parkinson et d’autres affections. Les évangéliques réprouvent ces recherches, donc George W. Bush aussi.
Il y a tout autant lieu de s’inquiéter de l’usage des Églises à des fins politiques. Comme vous l’apprenait le New York Times, citant un document de campagne de Bush, « un programme efficace d’équipes de chrétiens chargés de recenser, en vue de la campagne, les Églises conservatrices et leurs membres » avait été mis sur pied.
Aucun doute ne subsiste quant à l’authenticité de la conversion de George W. Bush. Il n’aurait pas été président si son expérience de « born again » n’avait pas conféré, au préalable, une nouvelle signification à sa vie, en lui donnant un but et une rigueur de pensée. La rédemption par l’engagement en faveur de Jésus fit de lui un homme et un chef. Comme l’a écrit Bob Woodward dans Bush at War, « le président inscrivait sa mission et celle du pays dans la vision globale d’un plan divin ». Et une certitude messianique inspire les prises de position du président américain.
De tous les présidents des États-Unis, c’est Lincoln qui fit montre de la conscience religieuse la plus intense. Il était pénétré du caractère irréductible de la séparation entre le Tout-Puissant et Ses créatures, et il aurait donné raison à Nathaniel Hawthorne affirmant que fonder une connaissance sur la volonté divine est le péché suprême. Dans le monde actuel, les personnes les plus dangereuses sont celles qui se persuadent qu’elles accomplissent la volonté du Très-Haut. Lincoln avait dit un jour : « Il n’est jamais flatteur pour les hommes d’être forcés d’admettre que le Tout-Puissant n’épouse pas leurs fins. Nier cet écart revient à nier l’empire du Très-Haut sur le monde (...) ».
Évoquant le souvenir de Lincoln, Reinhold Niebuhr, un grand théologien américain du XXe sicèle, écrivait : « Cette alliance de droiture morale quant aux questions immédiates et de la conscience religieuse de significations supérieures doit être considérée comme le modèle presque parfait d’un effort pour demeurer fidèle aux bienfaits d’une civilisation de liberté. À l’image des “ craignants Dieu ” de toutes les époques (et j’ajouterais : de tous les lieux !), nous ne sommes pas à l’abri de la tentation de contraindre Dieu à sanctifier nos plus fervents désirs. » Durant son second mandat, George W. Bush devrait peut-être méditer les réflexions d’Abraham Lincoln et de Reinhold Niebuhr afin de se remémorer les limites de la clairvoyance humaine quant aux finalités divines, voire même au niveau de la pluralité combien nécessaire et fructueuse qui défie toute tentative partisane de mondialisation !
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