Décidément, Mossoul ne porte pas bonheur aux Américains. Le 2 novembre 2003, un hélicoptère de combat américain avait été abattu dans le ciel de la cité. Bilan : 17 tués et 26 blessés parmi les GI. Il y a trois jours, c’est un kamikaze qui s’est fait exploser à l’intérieur d’une gigantesque tente servant de réfectoire, causant la mort de 22 personnes, dont 13 militaires et cinq civils américains, sans compter 69 blessés. Passé le premier moment de stupeur, les enquêteurs ont hésité quarante-huit heures durant avant de préciser qu’il s’agissait non pas d’un tir de roquette, comme on l’avait cru tout d’abord, mais bel et bien d’un attentat-suicide dont l’auteur serait un membre du personnel irakien employé à la base de Marez, qui compte 3 500 soldats relevant de la Ire Brigade de Fort-Lewis, de la 25e Division d’infanterie et du 276e Bataillon du génie de Richmond, en Virginie.
L’attaque ne pouvait survenir à un plus mauvais moment pour l’Administration républicaine, déjà empêtrée dans des problèmes internes : déficit budgétaire abyssal, balance des paiements en chute libre, services d’espionnage en pleine déconfiture, Congrès irrité par une série de nominations nouvelles. Tout cela alors que George W. Bush doit prêter serment le 20 janvier, au cours d’une cérémonie qui marquera le début de son second mandat, puis – probablement dans la première semaine de février – s’adresser à la nation dans son discours sur l’état de l’Union. Entre ces deux dates, il y aura, en Irak cette fois, un scrutin législatif censé doter le pays d’une Assemblée nationale dont la mission consistera à élaborer une Constitution. Mais comment assurer la sécurité des électeurs alors que l’état-major US ne parvient même pas à protéger ses propres hommes ? Cette question, l’Américain moyen se la pose, inquiet face à ce qui commence fort à ressembler à un début d’enlisement. Colin Powell s’est chargé de porter la mauvaise nouvelle aux « boys » et, par-delà eux, à leurs parents : « Ne nous faisons pas des illusions. Après la consultation du 30 janvier, vient-il d’indiquer, il ne faudrait pas s’attendre à un début de retrait. Au contraire, nous devrons rester sur place tout au long de l’année à venir. »
L’opération « Shock and Awe » a été déclenchée en mars de l’an dernier, soit il y a déjà vingt-et-un mois, et désormais, les États-Unis se retrouvent avec un unique allié, le Royaume-Uni, dont le Premier ministre Tony Blair est sérieusement contesté au sein même de son camp. En Irak, les 114 000 recrues péniblement réunies à ce jour pour assurer progressivement la relève ne pèsent pas lourd face à une guérilla parfaitement organisée, se mouvant en terrain favorable et qui ne souffre d’aucun problème d’intendance, contrairement aux militaires américains. Sur le terrain, les cinq ponts sur le Tigre qui relient Mossoul au reste de l’Irak sont fermés depuis mardi dernier et les habitants sont soumis à un strict couvre-feu. Pour les troupes d’occupation, l’alternative est la suivante : se retirer, ce qui reviendrait pratiquement à abandonner les lieux à Abou Moussab el-Zarqaoui, ou bien rester sur place et subir des attaques comme celle de ce début de semaine. La troisième éventualité consisterait à envoyer des renforts, ce qui ne semble pas enchanter l’état-major interarmes, pas plus d’ailleurs que la Maison-Blanche, inquiète à l’idée d’avoir à réclamer des crédits accrus et de faire courir de nouveaux risques aux hommes de troupe.
À cinq semaines de la consultation électorale, la confusion est telle qu’un boycottage sunnite – ou à tout le moins une participation nettement insuffisante – paraît assuré, alors que chiites et Kurdes prônent un afflux massif aux urnes. On voit combien fallacieux étaient les arguments avancés au moment de la bataille de Falloujah. Les organisations terroristes, disait-on alors, empêchent les gens de mener une vie normale ; il importe donc de les libérer de leur peur. Mais les conflits intercommunautaires menacent d’embraser toutes les régions et de déboucher sur la guerre civile.
Bilan de la guerre : la plupart des connétables de l’ancien régime se trouvent sous les verrous ; un gouvernement transitoire est en charge de l’expédition des affaires courantes, un calendrier a été établi pour chaque étape des mois à venir. Mais la sécurité demeure pour le moins incertaine. Dans Mossoul plusieurs fois martyre, détruite en 1 258 par les Mongols du terrible Hülegü et qui comptait jusqu’à une date récente près de 1 700 000 âmes, le chaos règne. Arabes et Kurdes s’observent, ne sachant de quoi demain sera fait. Et dire que ce chef-lieu de la province historique de Ninive avait donné jadis son nom à la mousseline, qui ne s’y fabrique d’ailleurs plus. Aujourd’hui, ce qu’il reste de ce délicat tissu ? Quelques lambeaux peut-être...
Christian MERVILLE
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