Tous les samedis matin, nous avions rendez-vous à la cour carrée du Louvre. Elle avait en passion les natures mortes de l’école flamande mais aussi celles plus humbles de Chardin. J’étais en classe de seconde et je peinais encore à dépasser la trentième page du Père Goriot, celle au-delà de laquelle le roman se mérite enfin, et après l’ennui des longues descriptions offre le plaisir de l’histoire. Le rapprochement entre Balzac et les peintres de mon professeur n’est évidemment que circonstanciel, mais avec l’un comme avec les autres je m’exerçais à développer un sens pas toujours aigu chez les myopes : celui de l’observation.
Sur les toiles des maîtres flamands, le raisin en gros grains ronds et or suinte les sucs d’une sensuelle maturité. Le verre, matière emblématique de la prospérité fulgurante des marchands et des navigateurs du Nord, brille de tous les feux du luxe et appelle de son éclat l’envie qui fait briller les yeux. Je n’entendais pas grand-chose aux natures mortes, mais celles-ci, comme elles, criaient la vie ! Et l’envie de vivre, malgré ce quelque chose d’ostentatoire que certains critiques trouvent encore vulgaire. Pendant ce temps, je galérais dans la cuisine balzacienne, parmi les casseroles et les cafetières, les marmites et les odeurs de graillon, et les mots qui disaient les choses leur donnaient corps et la vie me paraissait un long tunnel sordide et sombre. Sur les murs du Louvre, le soleil factice des fortunes anciennes figeait des repas de fête dans un ruissellement radieux.
Magie de la lumière. Comme des pies, son éclat nous attire et nous exalte. Hier encore, à la télévision, un lapidaire parlait d’un diamant si parfait qu’il en avait les larmes aux yeux. Pour célébrer le nouveau millénaire, Paris n’avait-il pas imaginé un nouveau jeu de projecteurs pour la tour Eiffel ? Demain, nous verrons, place des Martyrs, des sapins décorés par les joailliers de la place Vendôme. Ainsi jouirons-nous des reflets de la Ville-qui-brille. En attendant, en cet après-midi de décembre, alors que la pluie n’a pas encore joué tous ses effets, la barque d’un pêcheur a fait osciller sa lanterne. Aussitôt le premier feu du soleil couchant a frappé une fenêtre. Dans les maisons déjà obscures, des écoliers ont allumé une lampe puis l’autre. La nuit n’est pas encore tombée que tout semble se réveiller, manifester sa présence, appeler dans le langage des lucioles un reste de jour qui s’en va. Bientôt Noël avec ces cartes de vœux pleines de villages éclairés dans une nuit neigeuse, pleines de ces fenêtres derrière lesquelles de l’orange et du jaune figurent un feu de cheminée. Pleines de fenêtres. Il me vient tout à coup qu’en raison des lumières qu’elles laissent apparaître, en vertu de la chaleur qu’elles abritent et de ces vies qu’elles révèlent, Noël, fête d’étoiles et de sapins, est aussi la fête des fenêtres. Il me vient que dans toutes les cosmogonies, les dieux ont commencé par allumer la lumière avant de procéder à la création. Et si notre attirance n’était que le signe d’un petit feu en nous qui cherche son brasier ? On nous a tellement dit que nous ne sommes que poussière.
Fifi ABOU DIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Tous les samedis matin, nous avions rendez-vous à la cour carrée du Louvre. Elle avait en passion les natures mortes de l’école flamande mais aussi celles plus humbles de Chardin. J’étais en classe de seconde et je peinais encore à dépasser la trentième page du Père Goriot, celle au-delà de laquelle le roman se mérite enfin, et après l’ennui des longues descriptions offre le plaisir de l’histoire. Le rapprochement entre Balzac et les peintres de mon professeur n’est évidemment que circonstanciel, mais avec l’un comme avec les autres je m’exerçais à développer un sens pas toujours aigu chez les myopes : celui de l’observation.
Sur les toiles des maîtres flamands, le raisin en gros grains ronds et or suinte les sucs d’une sensuelle maturité. Le verre, matière emblématique de la prospérité fulgurante...