« Va pensiero »... Comme dans le chœur de « Nabucco », les sunnites se résignent la mort dans l’âme à aller aux urnes, puisque tel est le vœu de l’Amérique et de la majorité. Même si, comme tout le monde s’accorde à le prévoir, ils se condamnent ainsi à perdre une prédominance vieille de quatre-vingts ans – soit depuis la création du pays – au profit d’une majorité chiite qui représente aujourd’hui plus de 60 pour cent de la population. Mais alors pourquoi s’être acharnés, des semaines durant, à réclamer un report ? À cette question, le Rassemblement des démocrates indépendants de Adnan Pachachi vient de donner une réponse pour le moins surprenante. « Nous voulions, a dit son porte-parole, convaincre les hésitants de participer au processus politique. » Apparemment, c’est chose faite puisque le Parti islamique, le Parti national démocrate de Nassir Chaderchi et les « Iraqiyoun » du chef de l’État intérimaire Ghazi al-Yaouar ont donné le signal du ralliement.
Qu’importe dès lors si une soixantaine de formations, dont le Comité des ulémas musulmans, et de nombreuses personnalités ont appelé au boycottage et si la guérilla a menacé de mort les candidats. Les dés, à moins d’un embrasement général, sont jetés à quelques heures de la date de clôture des candidatures – une rallonge au 15 décembre a été prévue dans trois provinces sunnites qui continuent d’être le théâtre d’attentats quotidiens. Devant un Vladimir Poutine qui affichait son scepticisme, le Premier ministre Iyad Allaoui s’est prudemment prononcé pour un étalement sur plusieurs jours des opérations de vote et – pour calmer les appréhensions kurdes – pour « un système fédéral dans le cadre d’un pays uni ». C’est aller un peu vite en besogne, alors que la consultation du mois prochain ne représente qu’une étape préliminaire avant le référendum sur une nouvelle Constitution, suivi d’élections régionales. Tout cela, sous la supervision probable d’un groupe d’experts qui doit se réunir ce mois-ci au Canada pour préparer les modalités de contrôle.
George W. Bush affiche, lui, une confiance à toute épreuve. « Tout se déroulera comme prévu », vient-il d’affirmer devant des recrues réunies avant leur départ pour l’Irak à la base militaire de Camp Pendleton. Au fait, pouvait-il dire autre chose ? Le dilemme pour l’Administration américaine est le suivant : demeurer sur place et continuer à subir des pertes de plus en plus lourdes (136 soldats US tués en novembre dernier, soit un chiffre record depuis avril 2003) ou bien se retirer et laisser l’Irak s’enfoncer dans le chaos. Un récent rapport de la Central Intelligence Agency dont l’essentiel vient d’être rendu public ne dit pas autre chose. Le pouvoir en place doit impérativement assurer son autorité et relancer l’économie s’il veut éviter la guerre civile, soulignent en substance les auteurs de ce texte, qui se sont appuyés pour en préparer le contenu sur un groupe de 300 « honorables correspondants », la plus importante concentration d’espions depuis l’époque héroïque de la guerre du Vietnam. L’ambassadeur américain John Negroponte ne partage pas ce point de vue, jugé par lui trop pessimiste, alors que le général George Casey Jr, commandant en chef des troupes présentes sur le terrain, n’y a pas trouvé à redire.
Va donc pour des législatives. Mais alors – d’où le second dilemme – comment régler le problème qui naîtra d’une victoire plus que probable des chiites et donc d’une consécration de leur prédominance, avec des attributions élargies, ce qui ne manquera pas de braquer l’autre grande communauté ? Trop occupée à faire face à l’échéance du mois prochain, l’Amérique ne semble pas avoir une réponse à la question. Mais en visite officielle à Paris, fin septembre, le roi Abdallah de Jordanie confiait au Figaro son inquiétude devant la perspective, dans la conjoncture présente, d’une victoire des extrémistes, ce qui ouvrirait la voie aux scénarios les plus noirs. Mardi, le président russe ne disait pas autre chose, mais sous une forme différente, en confiant à Allaoui : « Je ne peux imaginer que des élections puissent se tenir sous totale occupation du pays par des troupes étrangères. » Pour ajouter aussitôt : « D’un autre côté, je ne vois pas comment les Irakiens pourront, seuls, ramener le calme et éviter l’éclatement. »
On est loin de la construction échafaudée au départ par les néoconservateurs, lesquels prévoyaient une entrée triomphale dans Bagdad, avec petits drapeaux américains agités par une foule en liesse, une victoire éclair et une normalisation censée prendre tout au plus quelques semaines. Dans le camp koweïtien de Buehring, Donald Rumsfeld vient d’être mis en contact avec une tout autre réalité par des GI sur le point d’embarquer pour le front dans des véhicules sans blindage et rafistolés à l’aide de morceaux de ferraille. À l’image d’une politique de bric et de broc, conçue par des apprentis-sorciers.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats « Va pensiero »... Comme dans le chœur de « Nabucco », les sunnites se résignent la mort dans l’âme à aller aux urnes, puisque tel est le vœu de l’Amérique et de la majorité. Même si, comme tout le monde s’accorde à le prévoir, ils se condamnent ainsi à perdre une prédominance vieille de quatre-vingts ans – soit depuis la création du pays – au profit d’une majorité chiite qui représente aujourd’hui plus de 60 pour cent de la population. Mais alors pourquoi s’être acharnés, des semaines durant, à réclamer un report ? À cette question, le Rassemblement des démocrates indépendants de Adnan Pachachi vient de donner une réponse pour le moins surprenante. « Nous voulions, a dit son porte-parole, convaincre les hésitants de participer au processus politique. » Apparemment, c’est chose faite...