« Il sera très difficile d’éradiquer le mouvement. Ces gens-là sont prêts à mourir pour réaliser leurs objectifs. Il est pratiquement impossible de les empêcher d’entreprendre leur action. » L’homme qui parle ainsi, le prince Turki ben Fayçal, est un expert en matière de lutte contre le terrorisme, ayant longtemps dirigé le département d’espionnage en Arabie saoudite. Mission apparemment inachevée puisqu’un diplomate, Anthony Harris, ancien ambassadeur des États-Unis dans les Émirats arabes, voit, lui, dans l’attaque de ce début de semaine contre le consulat US à Djeddah « une nouvelle preuve que les termites du terrorisme continuent de ronger le royaume wahhabite ». Son diagnostic ? « S’ils peuvent s’en prendre à une mission américaine puissamment gardée, cela veut dire qu’aucun objectif occidental n’est à l’abri. » Voilà deux jugements qui ne sont pas de nature à rassurer la maison des Saoud, pas plus que ses fidèles sujets, ni surtout le monde entier, à juste titre inquiet pour ses fournitures de pétrole.
De fait, et comme pour donner raison aux marchés, les prix du brut effectuaient en matinée une de ces « rectifications de parcours » dont ils semblent être devenus coutumiers depuis quelques mois, alors même que la contre-attaque déclenchée par des éléments de la garde nationale était encore en cours. L’attaque d’hier ne pouvait tomber à un plus mauvais moment, survenant à quelques jours d’une réunion de la conférence ministérielle de l’Opep, vendredi au Caire, pour décider des niveaux de production du trimestre à venir. Après avoir atteint un niveau record en vingt-cinq ans, le pompage pourrait revenir à son rythme normal, ou même être ralenti pour maintenir les prix à un niveau acceptable.
Mais cela, pour l’heure, c’est le moindre des soucis de l’Arabie saoudite, confrontée à un retour de la violence après une relative accalmie de quelques mois à peine. On aura déjà noté que l’attaque d’hier est la première dirigée contre une mission diplomatique dans le pays et qu’elle a été d’une ampleur inattendue. Avec une célérité qui en dit long sur les appréhensions du régime, un porte-parole du ministère de l’Intérieur a pointé un doigt accusateur en direction de cette « minorité égarée » qu’est el-Qaëda dans la terminologie locale. En 18 mois, la vague de violence aura fait un total de 170 victimes. Dans ce nombre figurent au moins 34 étrangers, dont 18 Américains ou Européens. L’attaque la plus meurtrière s’est produite dans la nuit du 29 au 30 mai dernier, quand un groupe d’activistes s’en était pris aux installations pétrolières et aux résidents d’un complexe d’habitations à Khobar. Bilan : 22 civils tués et un nombre indéterminé de blessés, tandis que trois des assaillants parvenaient à prendre la fuite.
Il y a quelques jours, un rapport laissait entendre que le mouvement d’Oussama Ben Laden était en train de se reconstituer dans la péninsule Arabique « ce qui pourrait signifier qu’une nouvelle offensive est imminente ». Ainsi donc, la vague de violence demeure toujours aussi menaçante malgré la vigueur d’une répression inspirée et soutenue, dit-on, par des spécialistes dépêchés de Washington. Mais là aussi, tout comme à Bagdad, les experts US dans la lutte antiterroriste pataugent lamentablement, victimes surtout de leur méconnaissance du terrain et de leur totale ignorance des coutumes locales. Dès lors, les succès paraissent minimes en regard de l’énormité de la tâche. Ainsi, Djeddah avait publié pour la seule année 2003, une liste de 29 hommes suspectés d’être des terroristes ; 16 d’entre eux ont été tués ou capturés, mais les autres courent encore. Plus grave : tous les spécialistes s’accordent aujourd’hui à reconnaître que les opérations montées par la guérilla gagnent en sophistication et en hardiesse et que le champ d’action s’élargit géographiquement.
Le prince héritier Abdallah ben Abdel Aziz pourrait faire sienne la petite phrase du président américain annonçant à ses concitoyens que la guerre sera longue et coûteuse. Il pourrait aussi avancer des chiffres pour prouver que l’on est sur la bonne voie, même si la victoire finale n’est pas pour demain. Il reste que les opérations en Irak, venant s’ajouter à l’alignement de l’Administration républicaine sur la politique défendue par les faucons israéliens face aux Palestiniens, ont eu pour effet de renforcer les positions des défenseurs des thèses pures et dures du wahhabisme et de compliquer davantage encore la mission des maîtres du royaume.
Sans doute est-ce à ces « causes profondes » que Tony Blair faisait allusion hier, reconnaissant qu’il importe de toute urgence de leur trouver des solutions. Message reçu, Mister Bush ? Pas tout à fait, semble-t-il, puisque l’intéressé voit dans tout cela la preuve qu’il faut se dépêcher d’organiser des élections en... Irak.
Christian MERVILLE
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