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Actualités - Opinion

IMPRESSION Vues du ciel

Une fois passés les points de contrôle, les passeports dûment tamponnés, manteaux et petits bagages, portables et clés expédiés sur le tapis, dans le caisson à rayons X, les salles où l’on traîne les pieds en attendant le départ sont des lieux de non-retour. On est comme prisonnier de ces lumières blanches qui coulent des néons, de ce marbre blanc du sol qui joue les miroirs alors qu’on est déjà une sorte de reflet. En cette ultime étape d’un voyage programmé, parenthèse d’un quotidien interrompu où tout a été organisé en fonction de l’absence, qui songerait à rebrousser chemin ? Alors, on erre en attendant de gagner la porte d’embarquement. Celle-là même qui s’ouvre droit sur les nuages, alors qu’en dessous, la terre défile, rapide et lointaine. La terre naguère poussive, lourde de gravité, gluante de soucis, écrasée sous le passage du temps. Déjà les passagers s’agglutinent à l’entrée de l’avion, saluent le capitaine en scrutant sa mine. Tant de vies entre ses mains ! Ils s’arrêtent dans l’allée étroite, hissent leurs sacs et leurs petits colis jusqu’au porte-bagages, se bousculent un peu. Et puis prennent leurs places, encore absorbés par ce qu’ils quittent, et s’ils n’ont rien oublié et ce qui les attend à l’arrivée. Une musique sirupeuse se mêle aux effluves de kérosène, à cette odeur nauséeuse qui flotte dans les avions, ce mélange particulier de renfermé, de transpiration, de nourriture et d’angoisse. Inévitablement un bébé va pleurer. Inévitablement une hôtesse vous expliquera encore comment attacher le masque à oxygène et puis extraire le gilet de sauvetage de sous votre siège, le gonfler puis le mettre à votre enfant. Inévitablement vous songez que si l’accident ou la panne vous laissent le temps de faire tout ça, vous aurez beaucoup de chance. Depuis belle lurette, vous ne suivez plus la simulation offerte avant chaque départ. Vous cherchez dans votre poche le gri-gri qui portera tout seul la bête et ses hélices et vos compagnons de fortune. Bientôt le capitaine vous annoncera le décollage dans une bouillie inaudible et nasillarde après avoir fait son quart d’heure de taxi. Bientôt rugiront les moteurs dans un vacarme de fin du monde, et vous aurez encore, malgré vous, l’émotion de la première fois. Dans le bourdonnement du silence revenu et les sanglots un peu plus faibles du bébé qui s’endort, tout à coup le temps et l’espace font une bulle. Le portable éteint, la montre qui indique une heure obsolète sont les dernières évidences de votre absence au monde. Vous tenterez d’avancer un peu de travail sur votre ordinateur, de lire quelques pages, mais vous avez l’esprit en veilleuse. Autour de vous, certains dorment, d’autres froissent et retournent nerveusement un journal conçu pour des espaces terrestres. Rien à faire. À force, on ne s’en rend même plus compte, mais vue du ciel, la vie est irrémédiablement suspendue. Il ne reste plus qu’à savourer ce non-être exquis où l’on se dérobe à soi-même, et se laisser bercer jusqu’à l’atterrissage, avec sa brutalité d’éveil. Fifi Abou Dib
Une fois passés les points de contrôle, les passeports dûment tamponnés, manteaux et petits bagages, portables et clés expédiés sur le tapis, dans le caisson à rayons X, les salles où l’on traîne les pieds en attendant le départ sont des lieux de non-retour. On est comme prisonnier de ces lumières blanches qui coulent des néons, de ce marbre blanc du sol qui joue les miroirs alors qu’on est déjà une sorte de reflet. En cette ultime étape d’un voyage programmé, parenthèse d’un quotidien interrompu où tout a été organisé en fonction de l’absence, qui songerait à rebrousser chemin ? Alors, on erre en attendant de gagner la porte d’embarquement. Celle-là même qui s’ouvre droit sur les nuages, alors qu’en dessous, la terre défile, rapide et lointaine. La terre naguère poussive, lourde de gravité,...