Cela pourrait s’appeler « Règlement de comptes à Onu Corral ». Sauf qu’il s’agit d’une superproduction washingtonienne plutôt que hollywoodienne, histoire sans doute de prouver ce que l’on savait déjà : on peut être profondément chrétien, et même « born again christian », sans pour autant pratiquer la charité du même nom. De quoi s’agit-il dans cette affaire dont une certaine presse américaine fait aujourd’hui ses choux gras ? De ceci : entre février 1999 et novembre 2003, la Cotecna, société suisse chargée d’inspecter les importations de marchandises, conformément au programme « pétrole contre nourriture », a versé un salaire mensuel de 2 500 dollars au fils du secrétaire général des Nations unies, Kojo Annan, alors même qu’il avait cessé de travailler pour elle dès la fin de l’année 1998. Du coup, tout ce que le landernau politique yankee compte d’apprentis Elliott Ness se mobilise pour réclamer la démission du... géniteur. Un élu de la nation, le sénateur Norm Coleman, président d’une sous-commission enquêtant sur le scandale, prend sa plus belle plume pour décréter sentencieusement dans les colonnes du Wall Street Journal : « Tant que Kofi Annan gardera ses fonctions, le monde ne pourra jamais apprendre l’étendue totale des pots-de-vin et dessous de table qui se sont produits à la barbe collective de l’Onu. »
En réalité l’Amérique se soucie fort peu d’une vulgaire affaire de petits sous. Ce que l’Administration Bush voit aujourd’hui, c’est la porte dans laquelle sa diplomatie peut s’engouffrer pour abattre l’homme qui avait eu la prétention de lui faire la leçon lors des grandes manœuvres qui avaient précédé le déclenchement de l’expédition irakienne. Signe avant-coureur de ce qui attend l’intéressé : mardi, le représentant US auprès de l’organisation internationale, John Danforth, a refusé de lui apporter un quelconque soutien, fusse-t-il seulement moral, à l’heure où, dans les couloirs de l’auguste maison, il se murmure qu’« il est temps pour lui de s’en aller ». Nul n’a oublié les passes d’armes qui avaient abouti il y a quelques années au départ de Boutros Boutros-Ghali, jugé un brin europhile et même – pensez donc ! – un peu trop tiers-mondiste pour mériter l’honneur d’un nouveau mandat.
Simple hasard de calendrier ? Toujours est-il que le bruit autour de cette affaire est devenu assourdissant depuis qu’un comité de seize sages ayant à sa tête l’ancien Premier ministre thaïlandais Anand Panyarachun a entrepris d’élaborer un projet de réorganisation de la principale instance onusienne, le Conseil de sécurité. Dont il est question de porter le nombre à 24 ou 23 membres. Dans la première des deux formules retenues, il y aurait ainsi, outre les cinq Grands (États-Unis, Russie, France, Chine, Royaume-Uni) et les dix États admis six nouveaux membres permanents : Brésil, Allemagne, Inde, Japon, Égypte, Nigeria ou Afrique du Sud, ainsi que trois autres, disposant d’un mandat de deux ans. Dans la seconde mouture du plan, seront admis huit nouveaux membres renouvelables tous les quatre ans, avec une éventuelle rallonge de deux autres années. Il est clair que dans un organisme ainsi relooké pour mieux complaire au « Big Brother », les voix discordantes ne devront pas se faire trop entendre et ce véritable chef d’orchestre qu’est le secrétaire général aura à faire preuve d’une exemplaire docilité, ce qui est loin d’être le cas actuellement, surtout depuis la guerre d’Irak.
D’où l’intérêt que présente le cas de l’infortuné Kojo, qui a eu le malheur de s’être trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. Et qui s’est fait épingler alors qu’il continuait d’utiliser la carte de crédit aimablement fournie par la Cotecna, surtout qu’en Amérique encore plus qu’ailleurs, on n’enfreint jamais impunément la règle célèbre du « Don’t get caught », et encore moins à l’heure où 55 enquêtes internes sont diligentées sur le fameux programme irakien, autrefois rebaptisé par le général Tommy Franks « Oil for palace » et qui eut pour directeur un certain Benon Sevan, longtemps considéré comme le bras droit d’Annan père. On sait maintenant qu’en contournant le contrôle instauré par les Nations unies, Saddam Hussein et son entourage direct ont pu glaner un pécule dont l’estimation varie entre 17,3 et 22 milliards de dollars. Piètre consolation pour l’intéressé : Kojo Annan n’a jamais été impliqué dans des contrats avec l’Irak ; il avait la charge en Afrique de l’Ouest de développer nos affaires, principalement au Ghana et au Nigeria, vient de faire savoir le groupe. Trop tard ; le mal est déjà fait.
Dira-t-on jamais à quel point l’argent et la politique font, quoi que l’on dise, un déplorable ménage ? Mais aussi combien l’une nourrit les ambitions de l’autre, laquelle, juste renvoi d’ascenseur, sert sa cause ?
Christian MERVILLE
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