Alors, on repart à zéro ou bien on organise un nouveau second tour ? À moins que le pays ne soit déjà sur la voie de l’éclatement, avec toutes les conséquences qu’une telle issue serait susceptible d’avoir sur ce qui fut il n’y a pas longtemps l’empire des glaces soviétique. Bien sûr qu’il convient de voir dans les menaces brandies de part et d’autre des manœuvres s’inscrivant dans le cadre de la délicate partie de poker engagée il y a bientôt un mois et dans laquelle – une fois de plus, comme en Tchétchénie – le Kremlin ne dispose pas des meilleures cartes. Tout de même, un dérapage, essentiellement au niveau populaire, demeure possible encore que, du côté de l’opposition, les chefs de la contestation semblent contrôler la situation. Il n’en reste pas moins que tout le monde donne la désolante impression de s’y être si mal pris que l’on se retrouve aujourd’hui dans l’impasse. En effet, Vladimir Poutine s’est hâté un peu trop vite de soutenir son protégé, Viktor Ianoukovitch, et de voir dans le premier tour de la consultation « un modèle de transparence ». De leur côté, les régions nationalistes de l’Ouest ne veulent reconnaître comme vainqueur que leur candidat, le pro-occidental Viktor Iouchtchenko. Quant à leurs adversaires de l’Est et du Sud russophones, ils ne jurent que par le Premier ministre sortant. Tout cela sur fond d’allusions à l’autonomie que chacun fait semblant d’appeler de ses vœux sans y croire réellement.
Optimiste impénitent, l’un des médiateurs étrangers, le Polonais Aleksander Kwasniewski, vient d’inviter l’opposition à tendre la main à la Russie, tout en reconnaissant qu’en définitive, le candidat nationaliste finira par accéder à la présidence mais qu’il lui sera difficile de gagner à sa cause les zones orientales. Après avoir adopté des positions en flèche, Moscou se cantonne à présent dans une prudente expectative, n’ayant pas à craindre, en apparence du moins, pour ses livraisons d’hydrocarbures à l’Europe, qui empruntent la voie ukrainienne. C’est que, d’autre part, toute nouvelle prise de position russe aurait pour effet d’accroître l’hostilité d’une partie de la population et d’aggraver encore plus la démonstration de force en cours.
Par-delà la succession d’événements qui sont allés en s’accélérant depuis dix jours à Kiev, on ne peut s’empêcher de relever que, depuis quelque temps, le progrès paraît avoir chaussé ses bottes de sept lieues. Voici un pays ayant accédé en 1991 à l’indépendance et qui fait preuve d’un remarquable degré d’évolution de sa société civile. De ses jeunes surtout qui ont initié cette « révolte orange », très vite rejoints par une intelligentsia résolument tournée vers l’Europe, mais aussi par des vétérans de l’armée et des ouvriers. Après la « première » représentée par l’initiative de Lech Walesa, en 1980 à Varsovie, après la chute d’Edouard Chevardnadze, à Tbilissi l’an dernier, on assiste à l’heure présente à la troisième édition de ces « révolutions de velours » qui défont des régimes et refont la carte géopolitique sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Faudrait-il donc croire que le marxisme-léninisme a du bon s’il aide les esprits à mûrir ?...
Le parallèle s’impose avec le Proche-Orient entré en ébullition au lendemain d’un certain 11 septembre et où, en Irak notamment, les États-Unis ne parviennent toujours pas à imposer la (trop) certaine idée qu’ils se font de la démocratie. Certes, on peut faire valoir qu’il faut la conjonction de plusieurs éléments – résistance populaire, révolte des journalistes, ou d’une classe sociale donnée, contre la censure et surtout mobilisation des jeunes – pour qu’une population entame sa remontée de l’enfer totalitaire. Mais outre que le monde arabe a prouvé, dès la fin du premier tiers du XXe siècle, sa capacité à accepter, à initier même le renouveau, il y a lieu de s’interroger sur l’opportunité pour l’Amérique, et singulièrement l’Amérique de George W. Bush, de prétendre « libérer » les peuples par la manière forte, sans tenir compte de leurs spécificités et surtout en cherchant à leur imposer l’idée d’un Israël sharonard.
À la rumeur qui veut que la révolte de Kiev soit née avec l’arrivée de prêts octroyés par l’étranger pour développer la démocratie, le journal « Dzerkalo Tyjnia » opposait cette remarque empreinte de bon sens : « Avec de l’argent, on peut conquérir le pouvoir, pas le peuple. » Cela, les dizaines de milliers de manifestants qui bravent le froid ces jours-ci « pour soutenir les juges honnêtes » de la Cour suprême d’Ukraine le savent mieux que quiconque.
Christian MERVILLE
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