Par Hyam MALLAT
La situation politique et militaire dans ce Proche-Orient continuellement tourmenté par l’histoire est suffisamment grave et critique pour faire oublier ou négliger des faits sociaux caractéristiques. Et pourtant, au-delà des situations extrêmes dont nous sommes témoins et sur lesquelles le Liban – et nous Libanais – avons si peu de prise, il est significatif de relever trois faits de grand intérêt pour les citoyens, car là au moins, personne ne peut faire assumer à « l’étranger » et aux « autres » toute responsabilité dans son domaine.
C’est tout d’abord le rapport annuel de Transparency International pour 2004 classant le Liban à la 97e place sur 146 pays analysés et notés. Établi en fonction d’un indice de perception de la corruption (IPC) sur une échelle allant de 10 (niveau élevé de probité) à 0 (niveau élevé de corruption), le Liban a reçu la note de 2,7 sur 10 contre 3 sur 10 en 2003. Ainsi dans ce rapport international largement diffusé, le Liban se trouve dégradé en 2004 de 19 places par rapport à 2003. Diverses raisons sont avancées par l’Association libanaise pour le renforcement de la transparence : « Les formalités compliquées, les pots-de-vin incalculables, la justice qui n’a pas donné suite à plusieurs affaires de corruption (agriculture, énergie, EDL, CNSS...) » (L’Orient-Le Jour du 21/10/2004). Certains pourraient se contenter de cela ou même en ajouter d’autres tant il est facile pour chacun de recourir à ce qu’il sait ou à ce qu’il a supporté.
Ce qu’il faut dire, c’est qu’au-delà de ce score mondial, le problème capital de la corruption au Liban relève de son caractère endémique – et, pourrait-on dire, atavique. L’honnêteté relevant de la sottise pour le commun des citoyens, la corruption devient dès lors affaire de culture de société. Sinon on ne comprendrait pas pourquoi, en dépit des textes législatifs existants contre la corruption (code pénal, loi anticorruption de 1999) et de la réclame publique et privée permanente – mais sans grande conviction et donc sans grand effet – pour la probité, le Liban a chuté de 19 places en une année sur l’échelle mondiale de Transparency International. Plus encore, ce score ne semble pas avoir fait l’objet de commentaires tant la banalisation de la corruption est devenue partie intégrante de la société, au point sans doute que les bonnes paroles de nos responsables en ce domaine n’étant pas bonne médecine dans la pratique, les citoyens en fin de compte se disent: autant tirer parti de cette corruption pour ne pas se voir affublé du beau rôle d’idiot de la société. Et c’est pourquoi quand nous disons que la corruption au Liban est devenue affaire de culture de société, c’est pour relever le degré de résignation du citoyen, la faiblesse d’âme et aussi peut-être ses mauvais desseins pour en profiter quand il peut. Or n’oublions jamais qu’une société ne vaut que par la qualité de ses citoyens et par la capacité des honnêtes gens d’être aussi courageux que les fripons et les escrocs. À défaut de quoi, la déliquescence morale des Libanais sera au moins aussi grave que cette interprétation de la souveraineté et de la liberté que chacun veut identifier à sa mesure.
Cela dit, un second fait caractéristique, passé presque inaperçu, concerne les investissements étrangers directs (IED). La Cnuced a publié récemment le rapport 2004 où le Liban a été classé en 90e position avec 358 millions de dollars en IED en 2003 contre 257 millions de dollars en 2002. Quand on sait que les IED ont diminué dans les pays développés – bien que le Luxembourg reste en tête avec 87 milliards de dollars et que les plus fortes hausses se soient concentrées en Chine (53 milliards de dollars) et dans d’autres pays asiatiques, on comprend bien que ces IED dépendent d’un environnement politique, fiscal, social et économique performant. Aucune société privée n’investit dans le risque ou dans le brouillage institutionnel et commercial – d’autant plus que les services ont constitué la part dominante dans la composition sectorielle des IED dans le monde. C’est dire que la capacité d’attirer les IED exige un regard attentif sur la bonne performance des infrastructures (eau, électricité, télécommunications...) et des institutions en cause (administration, justice, CNSS...). Et dans ce cas, plus précisément, il s’agit surtout de réussir à garantir la performance de ces secteurs et leur habileté à s’améliorer – indépendamment de choix et de batailles doctrinales et théoriques pour savoir si le succès est redevable au secteur public ou au secteur privé.
Reste une troisième question qui a fait l’objet d’un colloque à l’ESA récemment et qui concerne le cadastre au Liban. Il y a lieu de rappeler ici qu’au nombre des luttes historiques du Liban du XIXe siècle, le cadastre des terres avait été l’un des plus cruciaux et des plus controversés tant la terre constitue un moyen de pouvoir et de richesse. Avec l’instauration du cadastre au Liban en 1926, on pouvait penser à l’époque que le cadastre définitif des terres était affaire conclue. Or près de 80 ans plus tard, il apparaît que seule la moitié du Liban est cadastrée – la majeure partie du travail ayant été menée par le fameux Camille Durafour, décédé en 1942 et qui avait alors cadastré 45 % du territoire. Or le cadastre est une opération indispensable et déterminante pour établir la propriété, en déterminer les limites et rassurer tout propriétaire sur son bien-fonds. On comprend dès lors tous les tracas et les formalités à mener par tout exploitant dans les zones non cadastrées – alors que cette opération de cadastrage est une des prérogatives majeures de l’État. Que la guerre ait retardé le travail, c’est bien compréhensible mais ce qui l’est moins, c’est qu’avant 1975 et après 1990, les programmes de l’administration n’aient pas posé la finalisation de cette opération comme un des buts prioritaires – d’autant plus qu’au nombre des multiples avantages de cette opération l’emploi de géomètres, de topographes... constitue une réelle opportunité de travail pour des centaines de personnes.
Et alors, pourraient rétorquer certains, est-ce bien le moment de parler des investissements étrangers directs, de la corruption et de retard du cadastre au Liban, quand bien d’autres sujets de préoccupation se posent ? Certes oui, car si la solution des grandes questions régionales ou internationales ne dépend pas de nous, celles relatives à la qualité de notre société civile et politique sont bien l’apanage de l’engagement du Libanais à vouloir au moins veiller sur sa dignité et sur sa maison au lieu de vouloir réformer le monde quand personne ne lui en demande tant !
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