On voudrait croire que la douleur l’égare, qu’elle se retrouve brutalement confrontée à une situation dont la gravité la dépasse, dont l’enjeu est énorme – les justifications, en cherchant bien, pourraient être nombreuses. Puis l’on se dit que, malgré tout, l’homme mérite mieux que cette sordide, cette pitoyable bataille de succession autour de son lit d’agonie, que la cause palestinienne aurait gagné à ne pas servir de bien pauvre lot dans une peu ragoûtante foire d’empoigne. Face à la chape de silence dans laquelle, depuis l’annonce de sa maladie, on semble avoir coulé le vieux combattant, quoi de plus naturel en somme que le triumvirat délégué à son chevet ? Dans le climat qui depuis longtemps prévaut au sein de la direction palestinienne, un complot pour l’« enterrer vivant » et « hériter du pouvoir » aurait été concevable peut-être à Ramallah, mais on voit mal qui, en territoire français, pourrait avaliser une opération d’euthanasie. Par-delà les échanges d’accusations entre les deux camps, il est possible de voir là le prologue de la tragédie appelée à se jouer dans les jours à venir, quand il s’agira de pourvoir à une succession d’autant plus lourde qu’aucune disposition n’a été prévue pour l’assurer, sinon un vague alinéa dans la Loi fondamentale.
La Constitution en effet stipule qu’en cas de disparition du responsable de l’Autorité palestinienne ou d’incapacité pour lui d’exercer le pouvoir, celui-ci revient au chef du Conseil législatif, en attendant des élections dans les soixante jours qui suivent. Mais tout le monde s’accorde à dire qu’un dirigeant aussi effacé que Rouhi Fattouh serait bien incapable d’assumer une telle fonction, même à titre temporaire. De plus, comment organiser, à l’ombre des Merkava israéliens, une consultation populaire en Cisjordanie et à Gaza – sans parler des rangs de la diaspora éparpillée aux quatre coins de l’univers ? C’est sans doute pour ces multiples raisons que depuis quelques jours, une direction collégiale s’est mise en place, composée de Mahmoud Abbas, Ahmed Qorei et du « speaker » du Parlement, lequel ne figure dans le lot que pour marquer un certain respect – même de pure forme – des dispositions constitutionnelles. Cette solution provisoire pourrait être appelée à durer avec un Abou Mazen, ès qualité de primus inter pares, assumant le leadership politique, et Abou Alaa la direction des affaires administratives.
Pour l’Israélien Barry Rubin, auteur d’une biographie d’Abou Ammar, il n’existe pas dans l’immédiat de successeur valable. De fait, tout héritier potentiel devrait être suffisamment hostile à l’État hébreu pour, d’une part trouver grâce aux yeux des siens et, d’autre part, jouir d’une véritable stature d’homme d’État afin d’être en mesure d’engager des pourparlers de paix, avec l’espoir de les voir déboucher sur des résultats concrets. De plus, la croix de la Palestine est lourde à porter, tout autant que les charges attachées à la fonction de président. C’est que le « raïs » est à la fois chef du comité exécutif de l’OLP, président de la Palestine et de l’Autorité, commandant en chef des forces de sécurité, enfin contrôleur des fonds secrets – ce fameux « trésor de guerre » dont, prenons le pari, il va de nouveau être question sou peu.
Dans l’immédiat, la crainte est grande dans les rangs des partisans du Fateh de voir le Hamas, allié au Jihad islamique, renforcer sa position à la faveur de la consultation populaire qui devrait intervenir tôt ou tard. Il y a aussi l’inconnu Marwan Barghouthi, emprisonné à vie mais dont la libération, dit-on, figure au nombre des clauses que négocie secrètement le Hezbollah libanais.
Officiellement, Ariel Sharon a ordonné aux membres de son cabinet de s’abstenir de tout commentaire sur les implications politiques, sécuritaires ou diplomatiques de la conjoncture que créerait la disparition du symbole de la résistance. Par crainte, a fait savoir son entourage, d’être accusé d’interférer dans le processus et pour éviter de rendre une situation potentiellement dangereuse. En attendant aussi, maintenant que l’élection du 2 novembre a vu le triomphe incontesté de George W. Bush, de connaître les intentions de l’Administration américaine sur une relance de la « feuille de route ». Il ne faudrait pas s’étonner de voir le décès de Yasser Arafat hâter le retour des deux parties à la table des négociations.
Tout comme il conviendrait de se souvenir que les pourparlers de Madrid tout autant que les contacts préliminaires d’Oslo avaient eu pour principal artisan, côté arabe, un certain Mahmoud Abbas, aujourd’hui propulsé, lui qui aime tant l’ombre, sur le devant de la scène. Les symboles, quelque prestigieux qu’ils aient pu être, ayant fait leur temps, voici venue peut-être l’heure des pragmatiques.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats On voudrait croire que la douleur l’égare, qu’elle se retrouve brutalement confrontée à une situation dont la gravité la dépasse, dont l’enjeu est énorme – les justifications, en cherchant bien, pourraient être nombreuses. Puis l’on se dit que, malgré tout, l’homme mérite mieux que cette sordide, cette pitoyable bataille de succession autour de son lit d’agonie, que la cause palestinienne aurait gagné à ne pas servir de bien pauvre lot dans une peu ragoûtante foire d’empoigne. Face à la chape de silence dans laquelle, depuis l’annonce de sa maladie, on semble avoir coulé le vieux combattant, quoi de plus naturel en somme que le triumvirat délégué à son chevet ? Dans le climat qui depuis longtemps prévaut au sein de la direction palestinienne, un complot pour l’« enterrer vivant » et « hériter du...