Il y eut tout d’abord les chiites de Moqtada Sadr, provisoirement ramenés à la raison en échange de moult promesses dont ils continuent d’espérer la concrétisation avant de décider soit de reprendre les armes, soit de participer aux élections générales et de s’y tailler la part du lion. Il y a depuis quelque temps les sunnites, qui achèvent aujourd’hui de se démarquer d’un régime qu’en réalité ils n’ont jamais accepté. Qui reste-t-il dans cet Irak, en proie à toutes les « pacifications », à toutes les opérations de « démocratisation » ? Ah si, il reste les Kurdes, en attendant qu’eux aussi – à cause de la menace turque pesant sur leur devenir, des fallacieuses promesses de large autonomie, du mirobolant pactole des nappes de pétrole sur lesquelles ils se trouvent assis – ne changent leur fusil d’épaule, ou plutôt qu’ils ne le pointent en direction du pouvoir central.
Les généreux desseins du « Grand Moyen-Orient » ? Pour l’heure, n’essayez surtout pas d’en retrouver la trace dans les méandres des ruelles de Falloujah, où se déroule ce que Iyad Allaoui brûle d’envie de qualifier (lui aussi ! ...) de « mère de toutes les batailles ». En réalité, l’objectif de la partie engagée depuis lundi est le scrutin prévu pour le 27 janvier. Il ne fait aucun doute que si l’insécurité actuelle persiste et si l’appel au boycottage lancé par des ulémas et des hommes politiques devait être suivi, c’est la légitimité même des résultats de la prochaine consultation populaire qui serait remise en question alors que l’Administration Bush prétendait vouloir pacifier la petite ville rebelle en prévision de cette échéance.
On aurait tendance à l’oublier : Falloujah a gagné sa réputation de ville symbole quand, en 1998, ses imams s’étaient abstenus de glorifier dans leurs prêches les faits et gestes de Saddam Hussein. La cité aux mille mosquées et aux 300 000 habitants avait payé cher ce refus. Cinq ans plus tard, le 28 avril 2003, les Marines tirent sur une foule qui entendait protester contre l’occupation d’une école élémentaire. Le bilan est lourd : 18 tués, 60 blessés. Les combats qui s’engagent alors durent près de trois semaines, à la suite de quoi, et face à la réprobation quasi générale, les militaires américains doivent quitter les lieux. Depuis, leurs chefs, estimant avoir été privés d’une victoire, rêvent de venger cette retraite forcée, tandis que les rebelles de leur côté achevaient de s’organiser et de se fondre dans la population, suivant le précepte du poisson dans l’eau cher aux maoïstes.
Le commandement américain prétendait hier être en mesure d’en finir d’ici à quarante-huit heures, précisant toutefois que « les opérations de nettoyage de poches de résistance prendrait quelques jours de plus ». Sage précaution que cette petite réserve tant paraît incertaine, en tout cas éloignée, l’issue finale non point de la bataille elle-même, mais celle de l’ensemble de l’entreprise militaro-politique en cours. À l’heure actuelle, la question qui se pose est de savoir si le gouvernement intérimaire pourra tenir pendant les soixante-quinze jours qui lui restent jusqu’à la date des élections générales. Et surtout si les opérations vont se poursuivre d’ici là. Depuis quarante-huit heures, les défections se multiplient dans les rangs des unités irakiennes qui combattent aux côtés des 10 000 hommes du général George Casey Jr. Celui-ci a lancé dans l’affrontement des chars de 70 tonnes mal conçus pour manœuvrer dans des ruelles de village. Face à eux, les Robocops yankees trouvent des groupes de quatre ou cinq guérilleros – au total 2 000, peut-être 3 000 hommes –, parfois vêtus d’uniformes dérobés à l’armée irakienne, mais le plus souvent dépenaillés, le front ceint d’un bandeau noir et sans armes, qui disparaissent soudain avant de ressurgir avec un lance-roquettes ou un kalachnikov, font feu puis se fondent dans la nuit.
Au plan politique, la situation n’est guère plus brillante. Le Parti islamique a donné le signal de ce qui pourrait devenir une débandade générale en décidant de se retirer du gouvernement, même si son représentant, le ministre de l’Industrie, a décidé de rester. Responsable au département des affaires religieuses, Adnan Douleïmi, lui, vient d’apostropher Allaoui pour exiger un arrêt des affrontements, « le temps de secourir les blessés », a-t-il plaidé. Premier signe des complications à venir : trois proches parents du Premier ministre ont été kidnappés par un groupuscule jusqu’alors inconnu, la « Jamaat Ansar el-jihad ». Enfin, comme une traînée de poudre, des combats sont signalés également à Ramadi, à Mossoul, à Baïji. Bien évidemment, il serait impensable de voir l’Amérique perdre ne fût-ce qu’une seule de ces batailles – peut-être aussi celles à venir.
Est-elle assurée pour autant de gagner la guerre ? La question mérite que les stratèges du Pentagone s’y arrêtent. En oubliant, l’espace d’un moment, leurs fumeux projets concoctés à mille lieues du théâtre des opérations.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il y eut tout d’abord les chiites de Moqtada Sadr, provisoirement ramenés à la raison en échange de moult promesses dont ils continuent d’espérer la concrétisation avant de décider soit de reprendre les armes, soit de participer aux élections générales et de s’y tailler la part du lion. Il y a depuis quelque temps les sunnites, qui achèvent aujourd’hui de se démarquer d’un régime qu’en réalité ils n’ont jamais accepté. Qui reste-t-il dans cet Irak, en proie à toutes les « pacifications », à toutes les opérations de « démocratisation » ? Ah si, il reste les Kurdes, en attendant qu’eux aussi – à cause de la menace turque pesant sur leur devenir, des fallacieuses promesses de large autonomie, du mirobolant pactole des nappes de pétrole sur lesquelles ils se trouvent assis – ne changent leur fusil...