Les sagaces cassandres qui font profession de prédire de quoi demain sera fait devraient profiter de la belle leçon d’humilité que leur réserve périodiquement une consultation populaire. Non, la forte participation au scrutin de mardi n’a pas favorisé John Kerry ; oui, « chaque voix compte », mais il faudra des jours, des semaines peut-être pour achever le dépouillement dans un seul des cinquante États ; non, la victoire de George W. Bush n’aura pas été partielle puisqu’il s’octroie, et la majorité des voix populaires, et celle du collège électoral. Tout au long des mois écoulés, on n’a cessé de nous servir une semi-évidence, à savoir qu’il s’agissait pour l’Amérique, mais aussi pour le reste du monde, de la présidentielle la plus importante depuis celle de 1960 qui opposait John Fitzgerald Kennedy et Richard Nixon. En omettant de faire valoir que le choix était entre deux hommes que l’on constate également peu doués pour guider leurs semblables.
Les attentats du 11 septembre 2001 avaient eu pour effet d’unifier, dans une même douleur et une même rage de vaincre l’hydre terroriste, des Américains qui se découvrent aujourd’hui plus désunis qu’ils ne l’ont jamais été depuis la traumatisante expérience du Vietnam, depuis la guerre de Sécession peut-être. On les a vus dressés un camp contre l’autre, rouges contre bleus, Amérique profonde contre Amérique des deux côtes, drapeaux étoilés contre signes de paix, le mépris dans le regard, l’insulte aux lèvres, capables des pires coups tordus pour quelques bulletins supplémentaires. Bien sûr qu’un parcours électoral, ce n’est pas un jeu de pistes pour boys-scouts ; néanmoins, il faudra longtemps pour recoller les morceaux d’un pays où la faille a pris une ampleur insoupçonnée hier encore. En une phrase, l’ancien chef du Foreign Office, Robin Cook, a fort bien décrit la situation : « Nous n’avons pas seulement une nation divisée, a-t-il jugé, mais aussi un président qui est facteur de division. »
La division ? Les stratèges républicains n’ont cessé d’agiter la menace (bien réelle) d’el-Qaëda pour justifier la nécessité d’un dirigeant fort qui serait de plus un champion des valeurs morales. Ces trois éléments réunis ont guidé le choix des électeurs qui ont voté pour le candidat républicain. Pour autant, celui-ci est-il l’homme capable de prendre le commandement de la guerre contre le terrorisme ? Oussama Ben Landen court encore, et aussi Abou Moussab al-Zarqaoui et d’autres responsables intégristes, sans parler de nombre d’ex-lieutenants de Saddam Hussein. Tout aussi sérieusement, suffit-il de rejeter le principe du droit à l’avortement et de condamner le mariage gay pour, à l’aube du XXIe siècle, faire figure de parangon de toutes ces vertus dont rêvent les évangéliques ? Cook – lui encore : « Bush s’y est pris de la pire façon possible pour construire la vaste coalition internationale que nécessite la lutte contre le terrorisme. » Plus grave, le président américain ne donnant pas l’impression de vouloir renoncer à l’unilatéralisme qui a dicté sa conduite jusqu’à présent, il y a tout lieu de prévoir une détérioration accrue des relations avec l’Europe et une accélération de la dérive qui a marqué leurs rapports.
Il est facile de dépeindre le président US sous les traits d’un homme mûri par quatre années d’exercice du pouvoir. C’est oublier un peu vite son refus d’écouter les autres et de reconnaître ses erreurs, la manière dont la guerre d’Irak a été menée, la situation dans laquelle se trouve l’Afghanistan de Karzaï, le nouveau système fiscal que son équipe s’apprête à mettre en place. Pour cela aussi, les autres dirigeants – si l’on excepte Silvio Berlusconi et Vladimir Poutine – se montrent déçus, inquiets et résignés. Tout autant que les Arabes, alors que les Israéliens, eux, pavoisent et rappellent « les solides affinités » (Silvan Shalom dixit) entre la Maison-Blanche et Ariel Sharon. Reconnaissant toutefois que, du moment qu’il s’agit du « chaleureux soutien » US à l’État hébreu, il n’existe pas de différence majeure entre républicains et démocrates. Tout de même, la prochaine Administration devra se pencher sur quelques données susceptibles de lui permettre d’y voir un peu plus clair au Proche-Orient. Comme par exemple les chiffres cités dans un rapport de l’Onu sur le développement humain au Proche-Orient et en Afrique du Nord qui font état de 65 millions d’analphabètes, dont deux tiers de femmes, et où une personne sur cinq vit avec moins de 2 dollars par jour.
Surtout, le 44e président des États-Unis devra aussi réfléchir sur le système électoral en vigueur. Et se souvenir de la phrase en forme d’avertissement lancée par Benjamin Franklin, à qui l’on demandait en 1787 ce que la convention venait de faire. Et qui répondit : « Une république. » Un temps d’arrêt, puis : « Pourvu que vous sachiez la sauvegarder. »
Christian MERVILLE
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