Nous sommes les fils et les filles de la mer Méditerranée.
Depuis toujours, on côtoie la mer, on l’embrasse, on la couve du regard, on s’en délecte. Elle nous gâte.
Exigeants dans nos promenades, ils nous faut, et la corniche, et la mer, et la montagne, et la côte, et l’horizon, et nos marchands ambulants.
En été comme en hiver, la mer est présente en nous, on y est du matin au soir, au soleil, dans l’eau sur les périssoires, sur les rochers, au bout de la crique, attendant patiemment le crépuscule, quand la mer s’attendrit et nous donne ses vagues douces pour nous ballotter tendrement. Les pêcheurs à la ligne apparaissent et l’on s’assoit pour les observer et rêver au grand poisson qui se prendrait à leurs filets.
Les rochers de Beyrouth sont de moins en moins accessibles, la côte a subi des métamorphoses sans pitié. Elle a été spoliée à outrance et l’on a saccagé notre mémoire collective, nos plus profonds souvenirs.
La côte de Jnah n’existe plus. La « Côte d’Azur » où mon père nous emmenait, enfants, pour nager a disparu. Une belle plage sablonneuse, toute proprette. La plage n’était peut-être pas si grande, mais enfants, les espaces étaient des horizons.
Le Bain militaire (une crique avec un petit tronçon de sable) fut un univers de gaieté, de jeux et de nage. Une fois nous sommes allées, ma sœur et moi, loin, très loin (quelques mètres au-delà de l’entrée de la crique). Nous voulions réussir la grande traversée : arriver à Raouché. Mais aux premières grandes vagues, ce fut la panique.
On quittait la mer en fin de journée, traînant les pieds, fourbus, bronzés, dans la lumière douce du crépuscule, pour nous ruer vers le marchand de galettes, les belles galettes, toutes gonflées au zaatar.
Je guette toujours ces marchands ambulants. Il y a deux ans, on leur avait interdit l’accès de la corniche. Une catastrophe ! Heureusement, cet été, ils sont de nouveau là, mais la plupart ont choisi de petites fourgonnettes pour vendre le maïs bouilli, les galettes, les haricots jaunes de Lima, au son d’une musique tonitruante. Où sont les claquettes accompagnant les litanies qu’il débitaient, louant la saveur du maïs ou de la galette ? Ce qui me rappelle la petite histoire de monsieur Dahl, ancien directeur du Conservatoire de musique de Beyrouth, qui était à son bureau quand il entendit une merveilleuse voix de ténor clamant de toute la capacité de son caisson les bienfaits de ses galettes. Monsieur Dahl, agréablement surpris, écouta, ravi, cette belle voix qui lui rappelait peut-être les chanteurs de la Volga. Il descendit dans la rue un jour et fit une offre à la jeune personne : « J’aimerais travailler ta voix, lui dit-il. Tu gagneras ta vie de la plus belle des façons. »
L’homme le dévisagea d’un air narquois puis poursuivit son chemin. Il ne devait plus jamais repasser sous les fenêtres de monsieur Dahl.
Tiens, le phare. Il a changé de place. Une grande bâtisse se trouve tout au bord de la mer, incongrue. La colline devenait trop chère pour lui.
Je reprends ma marche le long de la corniche, à la rencontre de tout ce monde que je n’ai pas vu depuis bientôt deux ans : jeunes et vieux sur les bancs, les tabourets ou simplement debout contre la rampe.
Bavardant tranquillement, fumant le narguilé, lançant des commentaires quelque peu épicés aux jeunes filles qui se promènent, fières et amusées par tous ces admirateurs qui les accompagnent du regard.
La côte se prolonge au loin vers les montagnes et tout près vers l’îlot de verdure qu’est le campus de l’Université américaine.
La belle corniche perd sa prestance à certains endroits, au profit d’hôtels tout au bord, aggravant la pollution de la mer. Pourtant, on croyait que la côte était du domaine public. On connaît les dangers de l’érosion, tout le monde en parle, pourquoi permettons-nous à ces grandes chaînes de prendre d’assaut le littoral et pratiquement se l’approprier pour la vie? Où jettent-ils l’eau de leurs égouts ?
Une nouvelle corniche à l’Est prend vie, elle sépare les passants et les flemmards des vagues, du clapotis de l’eau, de la mer par un mur rempart. On s’y rend pour faire de la marche et scruter l’horizon, le coucher du soleil, respirer l’air marin, éviter la chaleur qui se dégage du mur en béton.
Les enfants ici aussi sont à bicyclette, mais ils ne voient pas la mer, la montagne leur est visible, mais la mer, non ! Ils doivent se sentir lésés de jouer le long de ce corridor en béton. Peut-être ne s’en soucient-ils pas, n’ayant jamais eu la tentation des grandes traversées.
Et si on leur traçait une piste cyclable le long de la mer, de Tyr à Saïda, Beyrouth, Jounieh et Tripoli ? Ce sera une première au Moyen-Orient, et cela fera le bonheur de tout le monde.
N’est-ce pas que c’est dur d’avoir la mer à ses pieds et de nager dans des piscines ?
J’ai peur que les Beyrouthins n’aient plus d’espace pour prendre l’air, regarder au loin, voir un coucher de soleil. À Jounieh, les plages de galets sont à peine visibles, les hôtels et stations balnéaires construits et aménagés à même les flots se pressent les uns contre les autres et bloquent la vue de la mer. Je me rappelle de ce crépuscule à Saadiyate, et de la grande plage sablonneuse, de son appel irrésistible qui nous poussait à y piquer une tête.
Je me souviens de la mer qui nous berçait alors de son murmure, une mère éternelle.
May TAWIL DOUBA
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Depuis toujours, on côtoie la mer, on l’embrasse, on la couve du regard, on s’en délecte. Elle nous gâte.
Exigeants dans nos promenades, ils nous faut, et la corniche, et la mer, et la montagne, et la côte, et l’horizon, et nos marchands ambulants.
En été comme en hiver, la mer est présente en nous, on y est du matin au soir, au soleil, dans l’eau sur les périssoires, sur les rochers, au bout de la crique, attendant patiemment le crépuscule, quand la mer s’attendrit et nous donne ses vagues douces pour nous ballotter tendrement. Les pêcheurs à la ligne apparaissent et l’on s’assoit pour les observer et rêver au grand poisson qui se prendrait à leurs filets.
Les rochers de Beyrouth sont de moins en moins accessibles, la côte a subi des...