« Libanais et fier de l’être », avait répondu Georges Khadige à un lecteur vivant aux États-Unis, qui se disait dégoûté et invitait ses concitoyens à quitter le Liban. Un autre lecteur, Issam Sarkis, après avoir passé en revue les diverses régions du pays sans y trouver le moindre signe encourageant, concluait : « Tout le monde à la mer. » Les deux lettres publiées dans notre édition du 26 octobre nous ont valu un abondant courrier dont nous reproduisons ici l’essentiel.
Je l’ai aimé, ce Liban
Je remercie M. Khadige pour sa réponse passionnée qui reflète à la fois les deux grandes caractéristiques libanaises : d’abord notre confiance inébranlable en nous-mêmes (bien entendu, qui n’est fondée sur rien de palpable) et notre conviction que nous sommes les plus intelligents, les plus beaux, les plus forts ; ensuite notre constant désir de ne pas voir la réalité telle qu’elle est, mais telle que l’on voudrait qu’elle soit.
M. Khadige, je l’ai aimé, le Liban, et j’ai bu la coupe jusqu’à la lie en tant qu’étudiant tabassé dans les manifestations, en tant qu’étudiant plein d’espoir qui découvre que le pays n’est que népotisme, pistons, que pour trouver un travail vous devez être fils d’un tel ou de tel autre. J’ai bu jusqu’à la lie la coupe du citoyen plein de confiance en un pays qui a abrité la première école de droit, qui découvre que l’on peut construire une maison sur les terres d’un autre si on connaît le ministre (après 3 ans dans les tribunaux, en étant au même point), de militant passionné qui a participé aux élections dans l’espoir de changer quelque chose, qui entend les mêmes gens se plaindre de tel ou tel politicien et qui les réélisent, ou élisent le fils, ou cooptent le neveu, le gendre...
Si vous avez lu Le procès de Kafka, vous pourrez le comprendre : je suis devenu l’homme brisé dont vous dites qu’il insulte le pays de ses ancêtres. Ce pays-là, je l’aime, Monsieur, mais, il est mort et ne vit que dans nos pensées (est-ce suffisant ?).
Pays de la corruption, de la fameuse « wasta », où les « menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables (dixit Musset, On ne badine pas avec l’amour) sont récompensés, où les apparences et le paraître sont la raison d’être de la plupart des Libanais. Pays mort économiquement, financièrement, vassal soumis à un voisin dont il va bientôt embrasser l’identité, qui a combattu le mariage civil comme s’il s’agissait d’une maladie mortelle.
Vous dites, M. Khadige, que vous avez deux ou trois amis qui rêvent d’obtenir la nationalité libanaise (renconceraient-ils, pour autant, à la française ? Je ne le pense pas). Regardez donc les milliers de jeunes Libanais qui se pointent devant les ambassades, et vous comprendrez de quoi je parle, de ce dégoût, de cette amertume, de ce sentiment d’avoir tout fait et de voir les locataires prolonger leur bail au château (toujours Kafka) sous les applaudissements de la foule.
Sébastien RACHOIN
Philadelphie – USA
Tout va pour le mieux ?
Au lieu d’attaquer le jeune homme qui invite les Libanais à quitter leur patrie pour d’autres horizons, il serait peut-être plus judicieux de s’interroger sur le pourquoi des choses.
M. Khadige ne semble pas être affecté par la situation économique et sociale du pays. Il ne semble pas réaliser que c’est seulement en quittant le Liban que les Libanais réussissent. Il semble ignorer que les Libanais sont de loin mieux respectés hors du Liban.
M. Khadige semble dire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pas vraiment : les jeunes quittent pour ne jamais revenir ; il suffit de visiter les amabassades à Beyrouth pour réaliser ce qui se passe.
J’ai quitté le Liban à l’âge de 21 ans il y a presque six ans ; je vis depuis aux États-Unis. De par mes descendances brésilienne et grecque, je n’appartiens pas à la pure race libanaise. Je peux toutefois certifier que ma fierté d’être libanais demeure vive.
Si vous avez deux amis français qui rêvent de devenir libanais, je peux vous citer le nom de cinquante libanais qui rêvent de devenir américains.
La diaspora libanaise est très fière de ses racines, elle est toutefois dégoûtée du système féodal et de l’attitude irréaliste et passive de certains.
J’aurais préféré détester le Liban et y vivre, M. Khadige, que de l’aimer d’outre-mer. Seulement de nos jours, haïr ou aimer n’est pas suffisant pour survivre.
Marwan F. MADI
Floride – USA
Il n’y a pas de « sang pur »
«Je n’ai jamais rougi d’être libanais », écrit Georges Khadige en réponse à un lecteur dégoûté par le Liban. Nous le félicitons pour cette déclaration, que nous sommes probablement des millions à faire nôtre. Plus loin, M. Khadige nous dit que sa « plus grande fierté a toujours été d’être libanais, fils de Libanais, petit-fils de Libanais, arrière-petit-fils de Libanais et jusqu’à la énième génération ». C’est déjà plus problématique car la fierté doit découler de quelque chose que l’on a réalisé ou accompli soi-même, et non pas de sa naissance. On glisse vers un nationalisme qui demeure acceptable, même s’il est un peu simpliste. Puis M. Khadige clame sa « fierté d’être de sang pur libanais, sans aucun brassage, depuis au moins trois siècles » – ce qui appelle une remarque.
Il n’existe pas de « sang pur ». Plusieurs millions de personnes ont payé de leurs vies au XXe siècle pour que ce type d’arguments des années 30 soit aujourd’hui discrédité.
José DAGHER
Lyon – France
H comme humanité
C’est avec indignation que j’ai lu un article d’un certain (ou certaine) I.S. paru dans L’Orient-Le Jour du 26 octobre 2004 (page 5) sous le titre : « Mon beau pays ».
Je suis libanais, je suis du Sud, je suis musulman et je suis aussi français. Et, ironie du sort, je ne suis pas barbu, je ne porte pas un kalachnikov et j’ai un français excellent aussi bien à l’oral qu’à l’écrit... Je vais aussi parfois au Nord. Et j’aime bien. Mes amis étrangers aussi. Je viens aussi à Beyrouth. Je m’y épanouis. Et je vois aussi les mêmes marques de pauvreté que j’ai eu l’occasion de rencontrer dans bon nombre de pays.
Et je vais souvent à l’Est avec enthousiasme et admiration.
Enfin, communiquez-moi, s’il vous plaît, les coordonnées de votre ami étranger pour que je puisse lui montrer le Liban tel qu’il est, non tel que je le vois. Car, au Liban, il y a de tout. Enfin, je vous invite à séjourner chez moi (j’ai des rasoirs, ne vous inquiétez pas, vous ne deviendrez par barbu). La seule chose que j’aurai à vous offrir c’est un dictionnaire imprimé au Liban et qui renferme le terme « humanité ».
Mohamed EL-SAHILI
Mon beau pays, malgré tout
Je me permets de répondre à M. Issam Sarkis qui, dans son article « Mon beau pays » du 26 courant, ne sait pas quoi décrire du Liban à son ami étranger qui désire le visiter.
Le Liban n’est pas seulement le Nord, le Sud et l’Est, dont il a oublié le fort des croisés et les vieux souks de Tripoli, la citadelle de Byblos, la plus ancienne ville du monde où l’alphabet est né, le château de la mer à Saïda, Baalbeck et ses temples... que sais-je encore.
Que fait-il de la montagne libanaise, du Metn et ses pinèdes, du Chouf : Deir el-Qamar et Beiteddine, témoins de l’histoire glorieuse de nos émirs, de nos cèdres bibliques, des centres de ski, que je cite s’il ne les connaît pas : Faraya-Mzaar, Faqra, Qanate Bakiche, Zaarour ?
A-t-il oublié que le Liban est le seul pays au monde où on peut skier le matin et nager l’après-midi du même jour ?
Quant à Beyrouth reconstruite, c’est grâce à notre jeunesse « branchée, stylée, maquillée, américanisée, cellularisée... » que notre capitale vit, car Solidere lui a ôté son âme en rasant la place des Canons d’antan dont les commerces, les restaurants, les cafés et les salles de cinéma, naguère bouillonnants, ont été remplacés par un insignifiant terrain de football. Moi qui ai beaucoup voyagé, je peux assurer à M. Sarkis que cette jeunesse est de loin moins « abrutisée, superficialisée, débauchée, perdue » que la jeunesse européenne et encore moins que la jeunesse américaine.
M. Sarkis ne voit que le revers de la médaille. Je lui conseille de visiter les stands de Lire en français et en musique, au Biel, où les illustrés sur le Liban d’avant et d’après-guerre ne manquent pas, d’en acheter un et de l’offrir à son ami étranger.
Michel BARDAWIL
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Je l’ai aimé, ce Liban
Je remercie M. Khadige pour sa réponse passionnée qui reflète à la fois les deux grandes caractéristiques libanaises : d’abord notre confiance inébranlable en nous-mêmes (bien entendu, qui n’est fondée sur rien de palpable) et notre conviction que nous sommes les plus intelligents, les plus beaux, les plus...