Combien de fois aurait-il pu dire, reprenant à son compte la célèbre boutade de Mark Twain : « Les nouvelles concernant ma mort ont été grandement exagérées. » Son dernier face-à-face avec la Faucheuse remonte au mois d’avril 1992, quand il avait réchappé par miracle à un atterrissage en catastrophe en plein désert libyen. À Beyrouth, lors de l’invasion israélienne de l’été 1982, il passait son temps à fuir, d’une cache à l’autre, les avions ennemis. Au point que longtemps on a pu le croire insubmersible. Et pourtant, aux guerriers aussi il arrive de vieillir – ou bien, plus prosaïquement, de se sentir vieux –, de céder à la tentation de baisser les bras, de s’avouer vaincu par la seule force qui soit supérieure à la vôtre. Son nouveau combat, le dernier peut-être, Yasser Arafat est en train de le livrer, en attendant son transfert en France, dans une chambre impersonnelle de cette Moukataa qu’il n’a pas quittée depuis deux ans, sur laquelle aujourd’hui convergent tous les regards. Et le monde, surpris, se découvre soudain inquiet, comme d’avance effrayé par le gouffre que la disparition du « Vieux » ne manquera pas de creuser. En espérant que, comme par le passé, il méritera encore son surnom de trompe-la-mort.
Il est loin le temps où Mohammed Abdel Raouf Arafat al-Qoudwa al-Husseini, alors au faîte de sa gloire, était adulé par ses concitoyens et par les masses arabes. Critiqué pour ses innombrables erreurs de parcours, vilipendé par ceux qui lui reprochent son apparent immobilisme, ignoré par les chefs d’État arabes et d’une manière plus générale par tous les grands de ce monde, l’homme a, depuis, perdu de sa superbe tout en continuant d’incarner – ce n’est pas là le moindre de ses paradoxes – la lutte d’un peuple pour sa survie. Au Liban, on ne l’aimait pas beaucoup, et il est aisé de comprendre pourquoi. Pour autant, peut-on ne pas admirer son obstination à croire en l’irréalisable ? Il disait, citant un dicton populaire, qu’aucun vent ne saurait abattre la montagne. Il disait aussi être « marié à la Palestine », qu’il laissera veuve. Car cet habile (trop habile ?) manœuvrier s’est constamment refusé à désigner un successeur, conscient peut-être qu’un tel geste ne manquerait pas d’entraîner de sourdes intrigues de palais. D’ailleurs, ses deux compagnons de route, Khalil al-Wazir et Salah Khlalaf, ont été assassinés par Israël ; quant à Marwan Barghouthi, souvent présenté comme possible dauphin, il purge cinq peines de prison à vie dans les geôles de l’État hébreu. Du côté du Hamas enfin, il ne reste plus grand monde.
Alors, qui après Arafat ? Le président du Conseil national a démenti hier la création d’une direction collégiale tripartite et rappelé les dispositions de la Constitution, laquelle prévoit un intérim assuré par le président du Conseil législatif, le falot Roufi Fattouh, en attendant de problématiques élections générales, dans un délai de deux mois, pour le choix d’un nouveau « raïs ». Tout le monde s’accorde cependant à prévoir qu’en vue de couper court à toute velléité de coup de force, le tandem Ahmed Qoreï-Mahmoud Abbas sera appelé à assurer la continuité du pouvoir. Et sans doute à amorcer, dans un deuxième temps, une phase de pourparlers avec l’État hébreu. À moins que la jeune garde ne réussisse la révolution qu’elle avait ratée de peu il y a deux mois. Dès hier, le ministre israélien des Affaires étrangères Sylvan Shalom évoquait « l’homme qui s’est refusé à tout compromis » et se disait prêt à rétablir des contacts ave une nouvelle direction. Mais trop faible, celle-ci disposerait d’une marge de manœuvre forcément étroite pour opérer un déblocage de la crise, surtout en cas de réélection d’un George W. Bush qui n’a plus rien de « l’honnête courtier » que fut Bill Clinton.
Quoi qu’il en soit, la disparition d’Abou Ammar représentera incontestablement le dernier pied de nez à l’ennemi de toujours, cet Ariel Sharon que l’on sent aujourd’hui tout aussi impatient que le chef de sa diplomatie de traiter avec les jeunes loups palestiniens. Entre-temps, les proches du Premier ministre en sont réduits à s’interroger sur l’après-Arafat et à élaborer des scénarios en prévision d’éventuelles émeutes dans les territoires occupés ou même de tentatives d’inhumation à Jérusalem. L’opinion publique, elle, ne sait trop qui croire, de ce commentateur du Yediot Aharonot qui prévoit une désagrégation de la société palestinienne, ou du quotidien Maariv qui réfute la thèse de l’anarchie et du chaos, entrevoyant plutôt un choc salutaire susceptible d’unir les rangs populaires. Trop occupé à tenter de conjurer le mauvais sort qui s’acharne sur lui avec l’affaire du démantèlement des colonies dans la bande de Gaza, l’Israélien moyen voit la crainte d’une crise interne majeure se doubler de la menace encore plus réelle d’une vacance au sommet des hautes instances adverses.
Et se prend à réfléchir à ces généraux dont la vie est faite de batailles, mais qui finissent par mourir dans leur lit...
Christian MERVILLE
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