S’il pouvait exister dans le Livre Guinness une liste des records de contradictions, l’approbation par la Knesset du plan de retrait de Gaza mériterait certainement d’y figurer en bonne place. Voilà donc un projet présenté par un faucon notoire mué en colombe par la grâce d’on ne sait quel enchantement, contesté, combattu même au sein de sa propre formation, mais fermement soutenu par l’opposition travailliste et qui menace désormais, craignent les ultras, de remettre en cause les fondements même d’Israël. Sans doute fallait-il un militaire pour comprendre combien absurde, criminelle est l’entreprise d’extermination des Palestiniens, et qu’à travers l’histoire, il n’existe pratiquement pas d’exemple d’un État, quelque puissant qu’il ait pu être, ayant gagné la guerre contre la résistance.
« Ce vote est le plus important de ma vie politique », a estimé Ariel Sharon, tout en reconnaissant, churchillien, que le démantèlement des 25 points de peuplement, dont quatre en Cisjordanie, va susciter « souffrances, colère et désespoir ». Certes, il a prédit dans le même temps que cela « réduira l’hostilité et fera avancer le processus de paix ». Mais nul, même parmi les plus acharnés de ses adversaires, ne s’y est trompé : la manœuvre sert à justifier la consolidation de la présence israélienne sur la rive occidentale du Jourdain, concrétisée par l’édification du « mur de la honte ». Et puis, s’agit-il véritablement d’un retrait alors que Tel-Aviv conserve le contrôle des frontières terrestres ainsi que de l’espace aérien et maritime ? Il n’en reste pas moins que, fait sans précédent , c’est bien la première fois que l’État hébreu accepte de démanteler des colonies de peuplement – dont l’actuel Premier ministre était le principal promoteur depuis plus de vingt ans...
Au sein de son opinion publique, l’ancien baroudeur bénéficie d’un large appui (près de 65 pour cent se disent favorables à son projet, contre 26 pour cent d’opposants). Pour autant, Benjamin Netanyahu n’est pas assuré d’obtenir la promesse d’un référendum sur la question, même si l’un des dirigeants du Likoud n’en a pas définitivement écarté l’hypothèse. Il est hautement improbable toutefois que le grand argentier et les trois autres ministres frondeurs mettent leur menace à exécution et présentent leur démission dans deux semaines si une consultation populaire n’est pas organisée. Les risques représentés par des législatives anticipées sont trop grands aussi bien pour Sharon lui-même – qui pourrait ne pas être réélu en tant que président du Conseil – que pour son adversaire de toujours, ce ministre des Finances aujourd’hui totalement discrédité après les débats des deux derniers jours.
Plus sérieusement, pas plus que celle qui l’a précédée l’équipe actuellement au pouvoir n’a de réponses aux trois questions qui taraudent tous les Israéliens. La première est celle-ci : à chaque génération, les Palestiniens doublent en nombre et dépasseront, à l’orée de la seconde moitié du XXIe siècle, la population juive, alors même que le rythme de l’« alya » se ralentit d’année en année, souvent même au profit d’un mouvement inverse. L’autre question, tout aussi grave, est soulevée de plus en plus ouvertement : quiconque au Proche-Orient veut la paix doit se préparer à la guerre civile, une constante qui vaut pour un camp comme pour l’autre. On a vu en effet combien profondes sont les divisions au sein de l’Autorité de Yasser Arafat dès lors qu’il s’agit de négocier. On vient de voir, à l’occasion des derniers débats parlementaires, combien sont nombreuses les barrières entre partisans israéliens du « pas un pouce » (de territoire à céder) et adeptes du principe de la cession d’une partie au moins de la « Judée-Samarie ». La troisième question a été abordée hier même par Asher Susser, directeur du Centre Moshe Dayan des études proche-orientales. « Pour la première fois depuis 1967 (année de la guerre de juin et de l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza), a-t-il dit, nous débattons de notre identité, de la nature de notre régime, de la définition que nous donnons de nous-mêmes. Nous discutons aussi de nos frontières et de notre survie. » Comme en écho à ces appréhensions, le journal Maariv juge que le gouvernement et le Likoud continuent à se désagréger et que sans ce soutien, il sera difficile, voire impossible à Sharon d’aller de l’avant.
D’ici à mars prochain, date à laquelle un nouveau vote devra intervenir au sein du cabinet, préalablement au début des quatre étapes de l’évacuation des colonies de peuplement, le paysage politique pourrait fort bien connaître de nombreux bouleversements remettant en cause le processus qui vient d’être approuvé. Cinquante-six ans après sa création, Israël en est encore à rechercher l’indispensable consensus qui continue à lui faire défaut. Et les modalités d’une paix qu’aucune victoire militaire ne saurait assurer.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats S’il pouvait exister dans le Livre Guinness une liste des records de contradictions, l’approbation par la Knesset du plan de retrait de Gaza mériterait certainement d’y figurer en bonne place. Voilà donc un projet présenté par un faucon notoire mué en colombe par la grâce d’on ne sait quel enchantement, contesté, combattu même au sein de sa propre formation, mais fermement soutenu par l’opposition travailliste et qui menace désormais, craignent les ultras, de remettre en cause les fondements même d’Israël. Sans doute fallait-il un militaire pour comprendre combien absurde, criminelle est l’entreprise d’extermination des Palestiniens, et qu’à travers l’histoire, il n’existe pratiquement pas d’exemple d’un État, quelque puissant qu’il ait pu être, ayant gagné la guerre contre la résistance.
«...