Bush ? Kerry ? Dans une semaine, l’Amérique connaîtra le nom de l’homme appelé à occuper la Maison-Blanche en janvier prochain. Alors qu’ils viennent de s’engager dans la dernière ligne droite, les adversaires ont prévu de concentrer leurs efforts pour les quelques jours à venir sur les onze États encore indécis – principalement la Floride, l’Ohio et la Pennsylvanie –, qui représentent 135 des 538 grands électeurs, convaincus que dans les 39 autres États, le siège des votants est déjà fait. Choix difficile s’il en est tant l’image de chacun des deux hommes – « flip flop » pour l’un, caractère farouchement déterminé pour l’autre – paraît éloignée de la réalité. Mais c’est ainsi et les médias, les chaînes de télévision en tête, n’auront pas peu contribué à la distorsion présente. Tout autant que les mensonges débités par les candidats eux-mêmes mais aussi par leurs directeurs de campagne à l’adresse d’une opinion publique abreuvée à longueur de journée de slogans débités avec un imperturbable aplomb. Du coup, l’Américain moyen se retrouve sans défense, incapable de faire montre du discernement indispensable en une période aussi décisive.
C’est à cet homme de la rue, encore hésitant, que s’adressent les deux grands partis, après avoir décrété une mobilisation de l’ensemble de leurs effectifs. Ainsi, Condoleezza Rice devrait achever vers le milieu de la semaine une tournée qui l’aura conduite dans six États. Le secrétaire au Trésor John Snow, avec 22 États visités, a fait mieux. Mais avec 25 États, la palme de l’assiduité revient au secrétaire au Commerce Don Evans. Un zèle qui a valu à toute l’équipe un rappel des dispositions de la loi Hatch qui limite les activités politiques des fonctionnaires. Colin Powell et Donald Rumsfeld, eux, avaient déjà reçu l’ordre de ne se livrer à aucune activité d’ordre électoral. Rares sont ceux qui s’en souviennent encore mais lors de la campagne de l’an 2000, Dick Cheney, colistier de George W., avait critiqué les membres du cabinet Clinton qui faisaient campagne pour Al Gore. Qu’importe, l’essentiel étant de faire appel, au moment propice, au devoir d’absence de mémoire…
Et pourtant, l’heure étant aux Machiavel de la manipulation médiatique, plus que jamais l’homme de la rue aurait besoin de faire preuve d’esprit critique. Comme le prouve un épisode cocasse de l’interminable débat sur le thème de la menace terroriste. À une question sur ce sujet posée fin août dernier, George W. Bush répondait : « La guerre contre les kamikazes ne peut être gagnée. » Peu après et face à la réelle inquiétude suscitée au sein de l’opinion publique, que la presse avait largement répercutée, le président se reprenait pour dire exactement le contraire. Puis le week end dernier, il déclarait à la chaîne de télévision Fox : « Vous savez, ça dépend. » Le commentaire de l’autre camp n’a pas tardé : « Le président a l’air assez schizophrène là-dessus », a lancé, on imagine avec quelle délectation, un conseiller du sénateur du Massachusetts. La sécurité toujours : il est prouvé que la plupart des attentats qui auraient été déjoués ces derniers mois étaient de fausses alertes. Ce qui n’empêche pas les hommes du président d’annoncer que le pays est désormais plus sûr, grâce aux mesures prises au lendemain du drame du 11 septembre.
Parfois – on n’est jamais trahi que par les siens –, le coup est porté par un allié qui passait pour sûr. C’est Pat Robertson qui en a fait la révélation : en février 2003, à Nashville, vient-il de se rappeler, le président m’a confié, le plus sereinement du monde qu’en Irak l’Amérique ne subira aucune perte en vies humaines. Et le très républicain pasteur d’ajouter : « Il m’a fait l’effet d’un chrétien à la conscience tranquille et disposant de quatre as » – empruntant cette délicieuse formule à l’humoriste Mark Twain. Karl Rove et son équipe de « spin doctors » en sont encore, dit-on à Washington, à tenter d’annihiler l’effet dévastateur de cette révélation. Ils auront encore plus à faire lorsqu’ils devront s’expliquer sur l’écart énorme entre le surplus budgétaire de 236 milliards de dollars légué par leurs prédécesseurs et le déficit actuel qui atteint déjà 415 milliards.
L’explication d’un tel aveuglement face aux évidences, il faut la chercher peut-être dans la scène, orwellienne, qui s’est déroulée il n’y a pas longtemps de cela à la Maison-Blanche. L’un des principaux conseillers du président interpelle le journaliste présent dans son bureau : « Vous autres, vous êtes convaincus que les solutions découlent d’un examen approfondi des réalités. Mais nous sommes désormais un empire et pour agir, nous créons notre propre réalité. »
En adoptant le principe du collège électoral, les pères fondateurs, dit-on, entendaient prémunir le pays contre le danger des passions populaires. Comment auraient-ils réagi en cette veillée du 2 novembre 2004 ?
Christian MERVILLE
P.S. - Bien sûr que Rabin a été assassiné en 1995 et non pas en 1955, comme une malencontreuse coquille nous l’a fait écrire vendredi 22 octobre. Le lecteur, suivant la formule consacrée, aura rectifié.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Bush ? Kerry ? Dans une semaine, l’Amérique connaîtra le nom de l’homme appelé à occuper la Maison-Blanche en janvier prochain. Alors qu’ils viennent de s’engager dans la dernière ligne droite, les adversaires ont prévu de concentrer leurs efforts pour les quelques jours à venir sur les onze États encore indécis – principalement la Floride, l’Ohio et la Pennsylvanie –, qui représentent 135 des 538 grands électeurs, convaincus que dans les 39 autres États, le siège des votants est déjà fait. Choix difficile s’il en est tant l’image de chacun des deux hommes – « flip flop » pour l’un, caractère farouchement déterminé pour l’autre – paraît éloignée de la réalité. Mais c’est ainsi et les médias, les chaînes de télévision en tête, n’auront pas peu contribué à la distorsion...