Ce soir, le coup d’envoi du Salon « Lire en français et en musique ». Longtemps nous en rêvons, ce rendez-vous annuel avec la musique et le livre. Non pas que la musique ou le livre s’arrêtent de vivre entre-temps. Mais c’est l’idée de la fête, d’une sorte d’anniversaire, d’un rendez-vous surtout. Dès aujourd’hui, les auteurs, les compositeurs, les interprètes nous retrouveront au stand de leur libraire, de leur maison de disques, de leur éditeur.
Pour le musicien et le chanteur, le disque est l’aboutissement de longues heures au studio, à répéter parfois un seul mot, un seul accent, une seule note qui se refusent. Essayer encore, dix fois, vingt fois s’il le faut, cette note que l’auditeur ne sentira peut-être pas mais sans laquelle l’œuvre sera à jamais imparfaite. Il est vrai que les tables de mixage ne manquent pas de ressources et finissent par rectifier d’elles-mêmes le son récalcitrant. Mais c’est d’abord de l’humain qu’il faut à cette épreuve. De tentative en tentative, et parfois jusqu’au bord de l’épuisement, l’artiste sait que ce moment où son souffle, sa voix ou son oreille le trahissent vient du plus loin de sa vie d’artiste. D’une émotion liée à un mot, à un segment de phrase, à un bémol sévèrement repris par le professeur de piano. Parfois à un défaut de prononciation hérité de l’enfance, rectifié plus tard, mais que la fatigue ramène dès qu’il baisse la garde. Enfin, depuis quelques jours, on lui a dit que c’est dans la boîte. Fini. C’est bon. Alors il a eu ce sentiment de n’en avoir pas assez fait. L’envie d’en redemander. Encore une seule fois, juste pour voir si ce ne sera pas un peu mieux. Depuis quelques jours, les jeux sont faits et il tourne en rond comme un fauve en cage, triste et exalté à la fois.
L’auteur a pris son temps. Souvent plus d’un an pour rédiger son livre. Et puis il a mis son point final, satisfait. Mais dès le lendemain, à la relecture de son manuscrit pourtant mille fois relu, il constate des répétitions qui écorchent son oreille intérieure. En cherchant les synonymes, il trouve des incongruités et se dit : je n’ai pas pu écrire ça. En essayant de rectifier son texte, c’est tout le principe de son livre qu’il remet en question. De fait, un an plus tard, on n’est jamais le même, et l’on se dit qu’on aurait pu le faire autrement. Car l’intérêt d’une œuvre, c’est d’abord le choix, si difficile parmi des milliers d’autres, du ton, de la composition, du thème qui en sont l’objet. Écœuré, il aura envie d’en faire une belle flambée, et qu’on n’en parle plus. Mais le livre est là, ce très long rêve. Il a coûté des heures d’hésitations, de doutes, d’abattements et d’enthousiasme. La crainte de l’échec se mêlait à la joie quand une tournure venait d’elle-même éclairer tout le reste. Contrairement aux avocats et aux médecins qui trouvent naturel d’être appelés « docteur » ou « maître » dès qu’ils ont prêté serment, un écrivain refuse son statut tant qu’il n’a pas fait ses preuves sur les rayons des libraires. Dans les années 60, conscients de la vanité relative à son statut, les écrivains se faisaient appeler « écrivants ». Parce qu’une œuvre est toujours en cours et ne s’achève qu’avec une vie, ou par ce « suicide littéraire », silence définitif qui l’arrête à un tournant aléatoire. Un choix que fit Rimbaud.
Alors dès ce soir, nous allons les rencontrer, ces artistes dont nous ne savons que les mots serrés entre les pages, ou la voix enfermée dans les disques. Nous serons un peu intimidés de les aborder pour leur demander cette dédicace, quelque chose d’eux-mêmes rien que pour nous. Parce qu’à les lire, à les écouter dans l’intimité de nos moments de silence, nous avons tissé avec eux des liens qu’ils ignorent. Et nous serons surpris de leur propre timidité. De la peur que leur inspire cette créature sortie de leurs champs de labour et qui se veut une fleur pour ceux qui sauraient la recevoir. Ils nous sembleront tristes, alors qu’ils devraient être à la fête. Baby blues. Le vide qui succède aux plénitudes tourmentées. Nous serons réconfortants.
Fifi Abou Dib
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Pour le musicien et le chanteur, le disque est l’aboutissement de longues heures au studio, à répéter parfois un seul mot, un seul accent, une seule note qui se refusent. Essayer encore, dix fois, vingt fois s’il le faut, cette note que l’auditeur ne sentira peut-être pas mais sans laquelle l’œuvre sera à jamais imparfaite. Il est vrai que les tables de...