Ce n’est pas un hasard si la très respectée chaîne de télévision Arte a ressorti la semaine passée un documentaire, Ils ont tué Rabin, ravivant du coup un flot de mauvais souvenirs que les Israéliens voudraient bien oublier. Jusque dans les couloirs de la Knesset, Ariel Sharon ne peut désormais faire un pas sans une imposante escorte de gardes du corps, et il a pris le parti d’en rire. « Que voulez-vous, il n’y a pas de gilet pare-balles suffisamment grand pour moi », a-t-il ainsi lancé à l’adresse des journalistes. Le Premier ministre est bien le seul à avoir opté pour l’humour et l’autodérision. Ailleurs dans un pays où le moindre incident de parcours prend les allures d’un cataclysme biblique, l’inquiétude grandit à mesure qu’approche l’échéance fatidique du 25 octobre. À cette date, en effet, les députés devront se prononcer sur le plan de démantèlement de 21 points de peuplement à Gaza et de quatre des 120 enclaves établies en Cisjordanie. Sur le papier, le gouvernement est assuré de l’emporter, grâce à une assiette où l’on retrouve – fruit d’un subtil jeu d’alliances – 22 des 40 députés du Likoud, 21 travaillistes, 14 membres du Shinouï et six autres de la formation de gauche Yahad.
De ce côté donc, rien à craindre. C’est ailleurs qu’il faut rechercher les raisons du problème complexe qui vient de surgir. Et qui a fini par déboucher sur un véritable phénomène d’hystérie collective : dans la mobilisation des 8 000 colons concernés, rejoints désormais par des dizaines de milliers d’autres kibboutzniks ; dans les appels à la sédition lancés par des dizaines de rabbins ou encore par des responsables de yeshivas ; dans l’ordre express donné aux militaires par l’ancien grand rabbin et leader religieux du mouvement extrémiste Avraham Shapira, leur enjoignant de refuser le « sacrilège » qui consiste à « expulser des juifs de leurs foyers ». En d’autres termes, il est permis, sous le fallacieux prétexte de combattre le terrorisme, de massacrer des Palestiniens et de détruire leurs habitations, mais pas de renoncer à des points de peuplement, par ailleurs véritables îlots d’insécurité au milieu de la mer arabe. C’est dire à quel point, comme à chaque étape importante de la vie publique, la raison semble avoir déserté une opinion publique chauffée à blanc par des chefs religieux – véritables maîtres à penser du pays – dont les propos prennent volontiers des accents d’autant plus messianiques que l’on vient d’annoncer pour mai prochain la date d’un retrait censé s’étaler sur un mois. On aurait tort de juger folkloriques toutes ces gesticulations, tant forte est l’empreinte de la foi dans la vie quotidienne. Comment, à titre d’exemple, oublier qu’au lendemain de juin 1967, Moshe Dayan déclarait : « Dans mes plans de guerre, je n’ai fait que suivre les directives de la Bible » ?
Mais il y a plus grave. La légitimité de l’actuelle équipe ministérielle est remise en cause de plus en plus souvent, notamment par l’ancienne présidente de l’Association des droits civiques, Ruth Gavison, qui dénie à Sharon tout droit d’entamer le retrait qu’il prône. Or le mouvement qui avait nourri la vague de haine ayant culminé avec l’assassinat, le 4 novembre 1955, de Yitzhak Rabin avait été mené au nom du refus de reconnaître à celui-ci toute autorité de signer les accords d’Oslo-2. Par la suite, si à deux reprises et à une nette majorité Sharon a été élu Premier ministre, c’est grâce à sa promesse de ne rien céder sous la pression des armes. Et sa victoire de l’an dernier, sans précédent dans les annales israéliennes, avait été obtenue face à un adversaire, Ehoud Barak, qui prônait ce même désengagement unilatéral dont il se veut aujourd’hui le héros. Étrange situation que celle-ci où l’on voit dans le camp d’en face un autre combattant, Yasser Arafat – lui aussi parvenu en fin de parcours –, désavoué par les siens…
Comme dans le conte d’Andersen, Le roi est nu, rappelle Moshe Yoguev, l’un des représentants des colons. Est-ce à dire que le chef du gouvernement mérite lui aussi d’être abattu ? Nul n’ose évoquer une telle fatalité, encore que Shimon Peres formule ouvertement des craintes et que nombreux sont ceux qui jugent bien réels les risques d’assassinat. Et tout aussi sérieuse la menace d’un mouvement de sédition au sein d’une armée dont le moral est déjà au plus mal en raison des exactions dont sont quotidiennement victimes les Palestiniens. Ainsi donc, cette intifada dont chacun se plaisait hier encore à relever l’inutilité aura atteint au moins l’un de ses objectifs : ébranler l’entité sioniste dans ses deux assises essentielles, la vie politique et l’armée. Ce n’est pas assez pour hâter l’avènement d’un État palestinien, dont l’adjoint de Colin Powell vient hypocritement de signer l’acte de décès ? À tout le moins est-ce suffisant pour nourrir les inquiétudes des Israéliens sur leur devenir immédiat.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Ce n’est pas un hasard si la très respectée chaîne de télévision Arte a ressorti la semaine passée un documentaire, Ils ont tué Rabin, ravivant du coup un flot de mauvais souvenirs que les Israéliens voudraient bien oublier. Jusque dans les couloirs de la Knesset, Ariel Sharon ne peut désormais faire un pas sans une imposante escorte de gardes du corps, et il a pris le parti d’en rire. « Que voulez-vous, il n’y a pas de gilet pare-balles suffisamment grand pour moi », a-t-il ainsi lancé à l’adresse des journalistes. Le Premier ministre est bien le seul à avoir opté pour l’humour et l’autodérision. Ailleurs dans un pays où le moindre incident de parcours prend les allures d’un cataclysme biblique, l’inquiétude grandit à mesure qu’approche l’échéance fatidique du 25 octobre. À cette date, en effet,...