Rose est un de ces vieux piliers du quartier. Sans doute sa figure la plus familière, petite dame brune et digne, le pas vif malgré l’arthrose qui gagne, et dans le regard la bonté grave de ceux qui savent que souffrir est aussi le lot des plus nantis. Déjà veuve à l’âge où l’on se marie, elle a rejoint la cohorte des femmes laborieuses de sa génération, quasiment analphabètes tant on jugeait inutile d’instruire les jeunes filles à autre chose que les choses du foyer. Depuis, elle fait des épilations dans sa cuisine et des injections à domicile. Entre ses coquettes et ses malades, on l’appelle parfois pour la toilette d’un mort. C’est ainsi.
La porte de sa cuisine donne sur une courette, refuge des chats de la rue, et sur ses vieux murs, l’hiver, des escargots charnus viennent brouter la mousse. La porte est toujours ouverte. Debout, sur un tabouret, entre le réchaud où mûrit sa recette de sucre et de citron pour la chasse au poil, et un réfrigérateur centenaire, les jeunes filles viennent raconter leurs amours déçues et comme les hommes sont cruels. Rose enduit les jambes de liquide vaisselle, une astuce de son cru pour affaiblir les bulbes, et donne des tapes affectueuses sur les fesses rebondies. «Allez, c’est rien, tourne toi que je te fasse belle. C’est si bête un homme.» Souvent elles pleurent, les filles. Ça fait mal cet arrachage brutal des disgrâces apparentes qui nous viennent d’un autre âge. D’un âge où la nature fit une tentative plutôt malheureuse d’inventer quelque chose pour protéger les nudités humaines, sans doute les plus fragiles de la création. Les larmes de cette petite douleur, que certaines finissent par trouver exquise, ouvrent les vannes des grands chagrins amoureux. Et Rose console. Et Rose voudrait bien dire à ses filles, que rien n’importe davantage que de cultiver sa liberté. Mais elle ne dit rien et, de consternation, arrache un peu plus fort sa pâte magique, provoque un petit cri et emporte avec le duvet, dans le bobo qu’elle inflige, le souvenir du mâle et de son atavique inconstance.
De la cuisine de Rose, on sort toute lisse, parfumée d’antiseptique avec des effluves de caramel dans les cheveux. On en sort plus douce et plus forte à la fois d’être débarrassée de l’épreuve pour un petit mois, et du souvenir du copain indélicat pour quelques minutes. Mais voilà, les filles de Rose ne sont plus très assidues. Elles vont dans les salons se faire épiler à la cire ou au laser. Elles ne veulent plus grelotter dans la cuisine, avec cette porte toujours ouverte pour éviter la buée suave de la cuisson. Elles ne veulent plus de ce chiffon d’antiseptique, ni des chats indiscrets qui viennent mendier leurs restes. Leurs amours impossibles, elles ont appris à les gérer sans larmes, dans les cabines feutrées des dermatologues.
D’ailleurs elle s’en va, Rose. La vieille maison de pierre vient d’être vendue. Les pierres moussues et le sucre en pâte sont déjà d’une autre époque. Celle des complicités de harem et des secrets de filles. Les escargots et les chats s’adapteront. Dans un autre quartier, loin des grues et des bulldozers de l’immobilier qui s’affole, «l’infirmière» trouvera d’autres petites en mal de confidence. Et les méchants n’auront qu’à se rhabiller.
Fifi AbouDib
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Rose est un de ces vieux piliers du quartier. Sans doute sa figure la plus familière, petite dame brune et digne, le pas vif malgré l’arthrose qui gagne, et dans le regard la bonté grave de ceux qui savent que souffrir est aussi le lot des plus nantis. Déjà veuve à l’âge où l’on se marie, elle a rejoint la cohorte des femmes laborieuses de sa génération, quasiment analphabètes tant on jugeait inutile d’instruire les jeunes filles à autre chose que les choses du foyer. Depuis, elle fait des épilations dans sa cuisine et des injections à domicile. Entre ses coquettes et ses malades, on l’appelle parfois pour la toilette d’un mort. C’est ainsi.
La porte de sa cuisine donne sur une courette, refuge des chats de la rue, et sur ses vieux murs, l’hiver, des escargots charnus viennent brouter la mousse. La porte...