Avec des amis comme Shimon Peres et ses camarades de parti, Ariel Sharon pourrait volontiers se passer d’ennemis. À-t-on lu avec toute l’attention qu’elle mérite la petite phrase de Dalia Yitzik ? « Nous sommes prêts, a dit le chef du groupe parlementaire travailliste, à assurer au Premier ministre un filet de sécurité, mais il s’agit d’un filet plein de trous. » Parce que, a-t-elle précisé, nous chercherons par ailleurs à le renverser. Des contorsions comme celle-ci, Yahvé seul pourrait dire combien la scène israélienne en a connu, avec des alliances et des divorces du jour qui fluctuent au gré des vents changeants. La différence cette fois est que le chapiteau du cirque traditionnel cède la place aux glauques marécages de la politique politicienne, avec tout le côté « bazarlik » que cela comporte.
À l’occasion d’un débat sur la politique générale, le gouvernement vient d’essuyer, pour la rentrée hivernale de la Knesseth, une rebuffade majeure représentée par un vote de défiance, « non contraignant », avec à la clé trois échéances cruciales. Le 25 de ce mois, la coalition en place semble assurée de recueillir la majorité pour son plan de désengagement de Gaza. Mais – ombre au tableau – ce sera grâce à l’apport des voix travaillistes. Lesquelles lui feront cruellement défaut en mars prochain, lors du débat sur la loi de finances. Entre-temps, il lui faudra recourir, le mois prochain, à toute l’habileté manœuvrière de ses stratèges pour assurer le succès du texte prévoyant le dédommagement des quelque 7 500 colons touchés par ce repli. Et, surtout, éviter pour l’occasion un lâchage d’une partie de ses alliés du Parti national religieux. C’est dire si le rapprochement avec la gauche fait planer sur l’équipe actuellement au pouvoir la menace d’un éclatement, renforcée par la perspective d’un scrutin législatif avant la date prévue (fin 2006). Approuvée dès hier à 46 pour cent par l’opinion publique, cette éventualité n’a pas eu l’heur de plaire au principal intéressé qui, après avoir rencontré Joseph Lapid, a laissé échapper cet aveu : « La situation présente ne peut durer indéfiniment, mais je ferai tout pour éviter un scrutin anticipé. »
Trouve-t-on le tableau passablement embrouillé ? Il y a plus encore. Si en début de semaine, près du quart des députés du Likoud ont voté contre leur chef de file pour manifester leur mécontentement, l’opposition, elle, s’est résignée à lâcher, du bout des lèvres, un « oui » conditionnel, promettant de repartir en guerre. Et voici comment le Premier ministre se retrouve soudain dans une situation peu enviable, avec deux majorités différentes pour deux sujets majeurs... Certes, des retournements pourraient encore se produire – il existe à cela des précédents –, modifiant les peu reluisantes perspectives qui se profilent à l’horizon. Ils ne pourraient que rendre plus complexe une conjoncture qui nourrit dans la presse locale la thèse d’un « big bang » prochain. Auquel cas, « Arik » le mal nommé aura récolté la tempête que ses multiples volte-face ont semée. Que l’on se souvienne un peu : ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Netanyahu, il appelait ses concitoyens à occuper les collines surplombant les territoires autonomes pour que nul ne s’avise de les déloger des colonies de peuplement. Plus tard, lors des législatives de 2003, il jugeait « inévitable » la création d’un État palestinien avant de se raviser et de déclencher une série d’attaques militaires de plus en plus meurtrières, culminant avec la récente opération baptisée « Jours de repentir », puis de désavouer l’un de ses plus fidèles lieutenants qui avait parlé d’enterrer la « feuille de route ».
Dans le passé, d’autres chefs de gouvernement avaient excellé dans ce genre de navigation, toute en louvoiements. Menahem Begin n’avait-il pas renoncé autrefois au Sinaï, après avoir juré que le désert appartenait éternellement à l’État hébreu ? Plus tard, Benyamin Netanyahu n’avait-il pas fini par se résoudre à signer les accords de Hébron ? Leur lointain successeur se retrouve présentement face à une conjoncture moins délicate mais en apparence seulement. Son pays est assuré de l’indéfectible soutien américain et d’une bienveillante neutralité internationale ; l’intifada donne quelques signes d’essoufflement et la direction palestinienne n’a jamais paru autant minée par ses divisions. Au chapitre du passif, c’est sur le plan intérieur que rien ne va plus, avec un pouvoir en faillite, une économie qui ne donne aucun signe de relance et des citoyens qui ne savent plus vers qui se tourner.
Alors que l’occupation de territoires où vivent 3,5 millions d’Arabes en est à sa trente-septième année, ce formol évoqué l’autre jour par Dov Weissglas pour parler du plan de retrait de Gaza, ne serait-ce pas plutôt tout Israël qui y baigne ? Un Israël aujourd’hui condamné à opter pour une perpétuelle et stérile politique de Gribouille.
Christian MERVILLE
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