Le 3 septembre 2004, le Parlement libanais a adopté, par 96 voix contre 29, un projet d’amendement de la Constitution pour prolonger de trois ans le mandat du président Émile Lahoud. Le 2 septembre, le Conseil de sécurité de l’Onu avait adopté de justesse la résolution 1559 présentée par les États-Unis et la France, et destinée à faire pression sur le Liban afin d’empêcher l’adoption de ce texte. L’amendement de la Constitution a suscité des cris d’orfraie de la part des États-Unis et de certains pays européens qui ont accusé la Syrie d’avoir fait pression sur les parlementaires et se sont brusquement crus investis de la mission de préserver la Constitution libanaise. On aurait pu penser qu’à l’heure où l’État d’Israël, sous la conduite d’un régime d’extrême droite, est en train d’anéantir le peuple palestinien, et où le peuple irakien subit une occupation étrangère qui ruine le pays et favorise sa dislocation, la communauté internationale aurait eu mieux à faire que de se mêler des affaires électorales du Liban. Une fois de plus, il est démontré que le Conseil de sécurité de l’Onu adopte la politique des deux poids, deux mesures.
On ne sait trop ce qui a conduit la diplomatie française à se prêter à une telle entreprise. Cet attachement à l’intangibilité de la Constitution libanaise est d’autant plus surprenant qu’il émane d’un pays où les hommes politiques ne cessent, à tort et à travers, de charcuter la Constitution héritée du général de Gaulle. On s’interrogera aussi sur la participation de l’Allemagne à cette initiative. Le fait est que le véritable chef d’orchestre a été Washington, qui prépare depuis plusieurs mois un mauvais coup contre la Syrie. En vérité, le vote du Conseil de sécurité s’inscrit dans la ligne du vote du Syria Accountability Act par le Congrès des États-Unis, fin 2003, et par les manœuvres visant à manipuler une certaine opposition libanaise. Une fois de plus, les États-Unis se servent du Liban pour atteindre leurs objectifs hégémoniques dans la région, sans se soucier le moins du monde des intérêts de ce petit pays et de son peuple. Sans se soucier non plus des menaces permanentes qu’Israël fait courir contre ce pays.
À vrai dire, ce lamentable épisode s’inscrit dans la perspective du remodelage d’un « Grand Moyen-Orient » dont la mise en œuvre passe par la liquidation de toutes les forces arabes qui s’y opposent et qui refusent que la région passe sous une domination israélo-américaine. Ce que les États-Unis reprochent au président Lahoud, c’est de faire front commun avec la Syrie contre Israël. D’où l’idée de relancer, de concert avec le régime israélien, la vieille idée d’une partition du Liban sur des bases confessionnelles, avec la complicité d’une minorité de politiciens libanais qui n’ont décidément rien appris et rien compris.
C’est dans ce contexte qu’est intervenu le vote du Parlement libanais en faveur de la prorogation du mandat du président Lahoud. Les parlementaires libanais ont considéré que la crise au Proche-Orient justifiait que le Liban s’épargne une campagne électorale qui ne pouvait que l’affaiblir en ces temps difficiles. Ils ont également considéré que la ligne suivie par le président Lahoud, pour ce qui concerne la promotion d’un État de droit, le rejet du jeu confessionnel, le maintien d’une alliance étroite avec Damas, justifiait un amendement de la Constitution, qui n’est d’ailleurs pas une nouveauté puisque, en 1995, le Parlement libanais avait déjà décidé de prolonger de trois ans le mandat du président Élias Hraoui.
Depuis son élection en octobre 1998, le président Émile Lahoud, dont l’honnêteté et le patriotisme sont incontestables, a engagé une politique visant à promouvoir les réformes dont le Liban a besoin. Son serment d’investiture reste sans aucun doute le programme le plus propre à garantir l’intérêt bien compris d’un Liban uni, souverain et reconstruit. Sans sous-estimer les erreurs, le retard mis à concrétiser ce programme, les obstacles créés par les uns et les autres, la reconduction d’Émile Lahoud était, dans le contexte actuel, une véritable nécessité. Mais il est clair qu’elle crée des devoirs immenses : mener à bien les réformes nécessaires ; sauvegarder les libertés publiques et renforcer l’État de droit ; rétablir une Administration placée au service des citoyens et bannir la corruption qui gangrène le pays ; réduire le confessionnalisme politique ; faire avancer le dialogue national, notamment en ouvrant la porte aux opposants honnêtes et sincères ; préserver le front stratégique avec la Syrie tout en le redéfinissant grâce à des relations équilibrées dans le cadre d’un partenariat fondé sur le respect mutuel. Tel est le défi. Il est immense, et c’est celui du Liban tout entier.
Charles SAINT-PROT
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