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Le point Le monde selon George W.

Après Bush père, Bush fils. Et demain Bush bis. Penchés sur leur boule de cristal, les Cassandre qui suivent cette drôle de campagne d’une bien drôle présidentielle voient déjà se profiler à l’horizon du 2 novembre, sondages à l’appui, la victoire du candidat républicain. Si tout continue à se dérouler comme (hélas !) prévu, l’actuel locataire de la Maison-Blanche rempilera donc pour quatre nouvelles années, lesté d’un programme dont la simplicité ne devrait pas masquer l’indigence, ni surtout une inquiétante méconnaissance du monde tel que lui, George W., a déjà commencé à le défaire. Tout au long des semaines écoulées, les politologues de divers bords ont entrepris d’analyser les lignes directrices de ce qu’il faut bien se résoudre à appeler la pensée du président. En partant de l’idée que « tout a terriblement changé en ce tragique matin du 11 septembre » et que « depuis ce jour, nous avons changé le monde », le chef de l’Exécutif US définit le destin de son pays : montrer au reste de l’univers la voie à suivre et ne jamais faire preuve d’indécision ou de faiblesse. Une telle détermination expliquerait en partie le refus de reconnaître que des erreurs ont été commises, lourdes de conséquences pour l’Amérique, certes, et aussi pour ceux qui, nolens volens, se sont retrouvés dans le même camp après la fin de la guerre froide. Mais aussi, soit dit en passant, il serait difficile d’avouer s’être trompé quand on a embrigadé Dieu dans son camp, pour la bonne cause bien évidemment puisqu’il s’agit de combattre le terrorisme. Cette guerre, précisément, Bush l’a évoquée dans un discours prononcé le 11 août dernier à Phoenix, parlant d’une « traque agressive de l’ennemi, partout où il se trouve pour ne pas lui faire face chez nous ». Si le ton se veut rassurant, la réalité, elle, l’est beaucoup moins. L’ennui en effet, c’est qu’en trois ans, Oussama Ben Laden a favorisé la prolifération d’une multitude d’Abou Moussaab Zarqaoui et d’Ayman Zawahiri. L’ennui aussi, c’est que les jihadistes ont quitté leurs sanctuaires de Kandahar pour essaimer un peu partout, du Pakistan jusqu’à l’Australie, en passant par cet Irak qui leur était interdit à l’époque de Saddam Hussein. John Kerry a évoqué lundi la présence de membres d’el-Qaëda dans soixante pays, outre l’Afghanistan. Nul, hormis quelques incurables optimistes de l’équipe Rumsfeld, ne croit encore que sur les bords de l’Euphrate, il ne reste plus qu’à cueillir les fruits de l’équipée entamée il y a dix-huit mois. Bush encore moins que d’autres, qui définit ainsi les objectifs à venir : aider les nouveaux dirigeants à former l’armée, organiser des élections, avancer vers la stabilité et la démocratie – un programme dont la réalisation, au vu de la conjoncture actuelle, nécessiterait des années de présence militaire, des milliards de dollars et d’incalculables pertes en vies humaines. Washington « a échangé un dictateur contre le chaos, faisant de l’Amérique un pays moins sûr », tonnait l’autre jour le candidat démocrate qui paraissait avoir le mot qui fait mouche. C’est pourquoi il paraît douteux de voir l’opinion publique emboîter le pas à une Administration dont l’incurable myopie commence à inquiéter sérieusement jusqu’à ses plus fidèles alliés. De l’autre côté de l’Atlantique, en effet, on relève une désaffection grandissante à l’égard du Big Brother. Le temps n’est plus où Donald Rumsfeld pouvait décréter, impérial : « Qui n’est pas avec nous est contre nous. » Aujourd’hui, son boss quémande l’aide de ces Européens qu’il ignorait superbement il y a peu, même si pour masquer (piteusement) sa déconfiture, il feint le détachement comme il n’a pu s’empêcher de le faire dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies. L’erreur tactique aura été d’avoir délibérément confondu la tribune onusienne avec un forum électoral. Il n’en reste pas moins que l’Europe serait mal inspirée de refuser ce pas timidement esquissé, tant déterminant pour son avenir est l’enjeu de l’épreuve que l’on a voulu présenter, à tort sans doute, comme un Armageddon où s’affronteraient le Bien et le Mal. Le tableau serait incomplet si l’on n’y incluait ce dossier palestino-israélien dont on ne consent à parler qu’à contrecœur. Ariel Sharon peut à loisir démolir au bulldozer des habitations, achever d’ériger son mur de la honte, lâcher ses hélicoptères contre une population exsangue dans un Gaza en plein processus d’asphyxie, s’engager vaguement à retirer ses 8 000 colons d’ici à septembre 2005, tout ce que l’Amérique fait c’est appeler le monde à rompre avec Yasser Arafat et le Likoud à geler ses projets d’implantation, ce qui représenterait, selon elle, « un pas courageux vers la paix ». Dans la poudrière proche-orientale, c’est perpétuer la présence d’une mèche, encore une, qui contribuerait à hâter l’explosion générale. Mais le Bush de la cuvée à venir n’en a cure, trop occupé qu’il est à écouter les voix évangéliques et à empêcher « la dérive vers la tragédie ». Au fait, est-il seulement de taille à nous l’éviter ? Christian MERVILLE
Après Bush père, Bush fils. Et demain Bush bis. Penchés sur leur boule de cristal, les Cassandre qui suivent cette drôle de campagne d’une bien drôle présidentielle voient déjà se profiler à l’horizon du 2 novembre, sondages à l’appui, la victoire du candidat républicain. Si tout continue à se dérouler comme (hélas !) prévu, l’actuel locataire de la Maison-Blanche rempilera donc pour quatre nouvelles années, lesté d’un programme dont la simplicité ne devrait pas masquer l’indigence, ni surtout une inquiétante méconnaissance du monde tel que lui, George W., a déjà commencé à le défaire.
Tout au long des semaines écoulées, les politologues de divers bords ont entrepris d’analyser les lignes directrices de ce qu’il faut bien se résoudre à appeler la pensée du président. En partant de l’idée...