Je te revois, tout petit toi, mimant un escargot avec sa carapace. C’était comme une révérence, ton bras qui traçait la bosse, avec ce geste rond sur ton dos penché. Et ton regard suivait comiquement le geste, comme pour vérifier que c’était bien là. Quoi ? Ce rêve de la petite enfance, porter sur son dos sa maison. « À l’enterrement d’une feuille morte, deux escargots s’en vont. Ils ont la coquille noire, du crêpe autour des cornes... » Merveilleux Prévert. Les escargots arriveront au printemps, et la mort de la feuille n’aura été qu’un tour de la nature et du temps. Ils sont à votre image, ces escargots, petits écoliers harnachés de cartables, courbés sous le poids des choses qu’on ne sait pas.
Et comme ils m’émeuvent ces cartables qui vous font de petites carapaces. Ils racontent une histoire qui commence, des livres tout neufs, parfumés de colle et d’encre fraîche, et qui craquent encore quand on les ouvre. Dans cette après-midi fébrile passée à les recouvrir, dix fois vous avez écrit votre nom, la langue au coin des lèvres. Dix fois pour ceux qui ne vous connaissent pas, votre identité déclinée sur les étiquettes, en lettres égales qui disent tout bas votre statut d’élèves. La trousse n’a pas encore de taches, le stylo n’a pas perdu son capuchon, les crayons bien alignés dardent des pointes impatientes vers les rêves à venir.
Vous voilà prêts. Le premier jour, la première page, c’est une manie, parle toujours de la rentrée. Elle raconte ce que vous vivez, la nouvelle maîtresse, les camarades, les feuilles mortes sous les marronniers de la cour, les premiers genoux écorchés. Premier sang, premières larmes et, pour la première fois, le bras ami d’une première âme sœur. Une autre famille qui s’installe. Tout à l’heure la cloche sonnera l’appel du cartable. Une pomme, une tartine, un galet ramené de la plage, l’odeur et la chaleur de la maison. Le premier jour, vous le savez, c’est le cartable qui vous porte.
Plus tard, ces cartables, quand vous les ramènerez tout lourds et ruisselants de pluie, l’agenda, déjà écorné et sournoisement tapi au fond, sera noirci de choses à faire. Vous les jetterez dans l’entrée, sans un regard. Pareils à des boîtes de Pandore, qu’on les ouvre et ils libèrent tous les tracas de la journée et rongent encore l’après-midi de calculs impossibles et de grammaires vaines. Qu’on les ignore, mais c’est impossible, ils pèsent aux épaules et au cœur.
Petits élèves, tout caparaçonnés de vos choses familières, escargots légers qu’un automne afflige, vous ne porterez pas longtemps le deuil des grandes vacances. Un jour, ces livres vous seront des maisons, et leurs parfums d’écorchures et de petits chagrins évoqueront des saisons douces. Et vous seuls le savez, sans encore le comprendre, les feuilles mortes ne meurent que pour faire semblant.
Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Je te revois, tout petit toi, mimant un escargot avec sa carapace. C’était comme une révérence, ton bras qui traçait la bosse, avec ce geste rond sur ton dos penché. Et ton regard suivait comiquement le geste, comme pour vérifier que c’était bien là. Quoi ? Ce rêve de la petite enfance, porter sur son dos sa maison. « À l’enterrement d’une feuille morte, deux escargots s’en vont. Ils ont la coquille noire, du crêpe autour des cornes... » Merveilleux Prévert. Les escargots arriveront au printemps, et la mort de la feuille n’aura été qu’un tour de la nature et du temps. Ils sont à votre image, ces escargots, petits écoliers harnachés de cartables, courbés sous le poids des choses qu’on ne sait pas.
Et comme ils m’émeuvent ces cartables qui vous font de petites carapaces. Ils racontent une histoire...