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Onuthérapie

Le syndrome de Stockholm est le troublant phénomène par lequel un captif est subjugué par son ravisseur et maître au point d’en épouser religieusement les idées, de se faire éperdument sa chose, de pousser la dévotion, l’abnégation jusqu’au bout : sans oublier surtout de dire amoureusement merci. Et c’est hélas cette même et affligeante, dérangeante impression de masochisme étatique que laisse aux yeux du monde entier le Liban officiel que l’on voit en ce moment remuer ciel et terre pour faire accroire au monde qu’il est pleinement indépendant. Que sa souveraineté est sans tache. Que sa libre volonté est intacte. Que les troupes syriennes ne sont là qu’à sa propre et pressante demande. Que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes grâce à la fraternelle et très désintéressée sollicitude de Damas... et qu’à la fin tout cela ne regarde que lui-même. C’est un fait que le formidable arsenal d’accords signés tout au long de la dernière décennie entre les deux pays ne manque pas de conférer un caractère légal à ces très particulières amitiés syro-libanaises. Mais comme pour la convention de Taëf qui mit fin à la guerre du Liban, le problème ne réside pas tant dans ces accords que dans la latitude totale laissée à l’un des deux partenaires de les interpréter au gré de ses seuls, de ses souverains intérêts. On admettra sans peine, de même, le rôle stabilisateur qu’a pu jouer l’armée syrienne dans le Liban de l’après-guerre ; mais fallait-il absolument que soient « stabilisées » aussi, en même temps que la sécurité publique, des aberrations telles que la médiocrité des équipes dirigeantes désignées au pouvoir, leur inconditionnelle soumission, leur inconsistance, leur rapacité, leur mépris de la volonté populaire et des libertés publiques, et l’on en passe ? Dans le même ordre d’idées, il n’échappe sans doute à personne que le pays n’a rien à gagner d’une féroce confrontation politique, diplomatique ou autre qui entraînerait un départ contraint, forcé et soudain des troupes de Damas. En l’état actuel des choses et de par son influence, de par les réseaux patiemment tissés depuis le temps et qui s’étendent aux plus diverses des factions libanaises, la Syrie, en effet, reste en mesure de faire voler en éclats, même à distance, cette fameuse stabilité dont elle revendique la paternité exclusive : ce serait, dans sa forme la plus extrême, le redoutable « c’est nous ou le chaos ». Et malgré ses effectifs d’une ampleur sans précédent, malgré le considérable budget qui lui est alloué, malgré tous les slogans lancés à sa gloire, ce n’est pas l’armée régulière libanaise qui serait à même de gérer ce genre de chaos. C’est dire la formidable complexité de la tâche dévolue à l’État libanais, s’il se décidait enfin à en devenir un : lequel État serait évidemment tenu de prendre en compte ces dangereux facteurs, mais aussi de rechercher loyalement, courageusement, activement – auprès des Syriens eux-mêmes, sinon des puissances occidentales – une régularisation de la situation scabreuse, anormale, chargée de périls dans laquelle se complaît jusquà ce jour la paire syro-libanaise. Car à l’ère des conseillers conjugaux planétaires (qui ne se contentent pas d’ailleurs de conseiller), l’affaire ne relève plus que du seul couple, comme cela se passe pour ces femmes battues qui n’osent se plaindre. Le concept de devoir d’intervention a fait fortune durant le dernier quart de siècle, même s’il a été dévoyé comme on sait lors de l’invasion américaine de l’Irak. Et surtout, les arrangements régionaux qui avaient cours depuis les années 70 ne tiennent apparemment plus la route aux yeux de l’unique superpuissance mondiale dont l’entière stratégie porte désormais la douloureuse et lancinante empreinte du 11 septembre 2001, même si elle est tenue, elle aussi, à certains ménagements. Or, avec la spectaculaire ré-internationalisation que vient de connaître la question syro-libanaise, les éventuelles concessions US ne peuvent plus raisonnablement porter sur le Liban, du moins plus dans l’amplitude et le style observés dans le passé. C’est précisément cela que le régime syrien et ses instruments locaux ont tant de mal à comprendre. Et c’est cela que Hosni Moubarak, bien au fait des intentions américaines, s’en est allé expliquer à Bachar el-Assad, le pressant d’aborder « avec pragmatisme et réalisme » la récente résolution 1559 du Conseil de sécurité. On appréciera moins toutefois que l’Égyptien ait cru nécessaire de faire valoir l’aberrant, outrancier et finalement le bien maladroit principe d’un nécessaire lien entre les deux retraits : syrien du Liban et israélien de Syrie (et des fantomatiques fermes de Chebaa). Aberrant et outrancièrement injuste est ce lien de cause à effet, publiquement endossé par Beyrouth, car rien ne garantit que le problème de Palestine, qui secoue la région depuis la première moitié du XXe siècle, trouvera une solution dans un avenir prévisible : si bien que la présence syrienne au Liban risque tout simplement de s’éterniser. Et maladroitement compromettant – pour la Syrie elle-même –, ce principe l’est parce qu’il revient à mettre en parallèle une occupation en règle – celle, israélienne, des hauteurs du Golan – et une présence syrienne de plus en plus perçue par le monde comme une occupation sommairement déguisée : l’État libanais, quant à lui, faisant notoirement figure d’otage. Que l’otage soit consentant ne fait d’ailleurs que conforter – bonjour Stockholm – le diagnostic onusien. Issa GORAIEB
Le syndrome de Stockholm est le troublant phénomène par lequel un captif est subjugué par son ravisseur et maître au point d’en épouser religieusement les idées, de se faire éperdument sa chose, de pousser la dévotion, l’abnégation jusqu’au bout : sans oublier surtout de dire amoureusement merci. Et c’est hélas cette même et affligeante, dérangeante impression de masochisme étatique que laisse aux yeux du monde entier le Liban officiel que l’on voit en ce moment remuer ciel et terre pour faire accroire au monde qu’il est pleinement indépendant. Que sa souveraineté est sans tache. Que sa libre volonté est intacte. Que les troupes syriennes ne sont là qu’à sa propre et pressante demande. Que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes grâce à la fraternelle et très désintéressée sollicitude de...