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Le point Dilemmes irakiens

Combien pauvres paraissent les mots pour traduire l’horreur des carnages devenus le lot quotidien de l’Irak post-Saddam Hussein. Surtout quand, pour frapper, croit-on, encore plus les esprits, on en vient à puiser dans le vocabulaire des formules chocs devenues des clichés à force d’être ressassées. C’est ainsi que, cette semaine, nous avons eu droit à « la boîte de Pandore que nous sommes incapables de refermer », pour Jacques Chirac, puis, dantesques dans la bouche de Amr Moussa, aux « portes de l’enfer ». Parler aujourd’hui d’un pays devenu au fil des mois à la fois champ d’expérimentation et d’extermination revient à égrener en une interminable litanie les chiffres des victimes et la liste des criminelles erreurs commises tant à Washington que sur place par ceux-là qui se sont arrogé le droit de décider du sort d’une planète devenue, croient-ils, leur chasse gardée. Les « frappes chirurgicales » se sont transformées en boucheries devant lesquelles, pudique, l’Amérique se voile la face, tout comme elle prend soin de ne pas exhiber les « body bags » que ses avions débarquent à intervalles réguliers dans la discrète Dover, capitale du Delaware. Les enlèvements d’étrangers mais aussi de ressortissants irakiens se font plus nombreux au fil des jours et plus précises les exigences des ravisseurs. Les États-Unis se trouvent désormais confrontés à un dilemme qu’ils ne parviennent pas à résoudre : relâcher la pression militaire reviendrait à donner l’occasion à la rébellion de se renforcer ; au contraire, multiplier les raids aériens et les accrochages sur le terrain ne servirait qu’à alimenter la haine de la population sans pour autant se révéler efficace. Sur ce plan, l’exemple de Falloujah est assez révélateur. À la suite de l’assassinat, le 31 mars, de quatre civils travaillant pour des firmes américaines, le commandement US lance dans la bataille une unité de Marines qui doit toutefois se replier, au bout de trois jours de combats sanglants, pour se contenter d’un cordon de sécurité autour de la ville, dont la neutralisation est alors confiée à une « brigade de Falloujah » qui vient d’être dissoute... pour collaboration avec les insurgés. Les conflits d’attribution, les ordres aussitôt suivis de contre-ordres, enfin les divergences entre militaires et civils se multiplient et le Pentagone, appelé à trancher, éprouve la plus grande difficulté à prononcer un arbitrage. Dans un passé relativement récent, les Français en Indochine puis en Algérie, les Américains au Vietnam – pour ne citer que ces exemples – avaient tenté, sans y parvenir, de trouver une parade à une situation tout aussi absurde mais s’inscrivant en définitive dans la logique de toutes les occupations militaires. Au plan politique interne, des écueils surgissent à chaque jour, le dernier en date ayant provoqué un clash entre le chef du gouvernement Iyad Allaoui et Mouaffak el-Roubaï, son conseiller en matière de sécurité, remplacé depuis par Kassem Daoud. Objet du litige : l’affaire Moqtada Sadr. Le premier menaçait d’écraser l’Armée du Mahdi s’il n’obtenait pas la reddition inconditionnelle de son chef, alors que le second prônait l’inclusion de celui-ci dans le processus de pacification en cours, faisant valoir qu’on ne pouvait écarter aussi délibérément un homme ayant fait la preuve de sa représentativité de larges pans de la majorité chiite. L’Administration Bush s’obstinant à vouloir organiser d’ici au mois de janvier prochain des élections pour désigner une nouvelle Assemblée nationale, on voit mal comment elles pourraient se tenir alors que des régions entières – qu’il s’agisse du triangle sunnite, de certaines zones du Sud ou même de la grande banlieue de la capitale – échappent au contrôle de l’autorité centrale. Le réveil risque d’être pénible pour les tenants de l’instauration d’une démocratie appelée à servir d’exemple pour le reste du monde arabe, où le tableau général est aussi complexe qu’en Irak. Dans l’antique Mésopotamie redessinée par le Mandat britannique, on trouve, cohabitant tant bien que mal, une population chiite plutôt encline à écouter la voix de ses leaders religieux, une minorité sunnite naturellement opposée à la loi de la majorité, des Kurdes regroupés en tribus et qui, de toute façon, attendent l’heure où, espèrent-ils, ils pourraient enfin jouir d’une certaine forme d’autonomie. Que nul pour l’instant ne semble disposé à leur accorder. Au sein de l’appareil étatique, la cohésion fait encore plus cruellement défaut, des ministres n’hésitant pas à faire étalage de leurs mésententes, qu’il s’agisse de la conduite de la guerre ou de celle de la chose publique. Engagés dans une campagne présidentielle à la vérité bien peu exaltante, les Américains se sont retrouvés prisonniers, à leur corps défendant, de deux guerres : l’une qu’ils auraient préféré oublier, l’autre dont on continue à leur occulter les raisons véritables. De la boîte inconsidérément ouverte par la belle-sœur de Prométhée, dit la mythologie grecque, avaient surgi toutes les misères humaines enfermées là par Zeus. Et il n’était resté, au fond, que l’Espérance. Une belle légende, à la vérité, mais essayez donc de rapporter un tel message aux Irakiens. Christian MERVILLE
Combien pauvres paraissent les mots pour traduire l’horreur des carnages devenus le lot quotidien de l’Irak post-Saddam Hussein. Surtout quand, pour frapper, croit-on, encore plus les esprits, on en vient à puiser dans le vocabulaire des formules chocs devenues des clichés à force d’être ressassées. C’est ainsi que, cette semaine, nous avons eu droit à « la boîte de Pandore que nous sommes incapables de refermer », pour Jacques Chirac, puis, dantesques dans la bouche de Amr Moussa, aux « portes de l’enfer ». Parler aujourd’hui d’un pays devenu au fil des mois à la fois champ d’expérimentation et d’extermination revient à égrener en une interminable litanie les chiffres des victimes et la liste des criminelles erreurs commises tant à Washington que sur place par ceux-là qui se sont arrogé le droit de...