Rien que des émigrés
Jetez un regard autour de vous, vous ne verrez que des émigrés, rien que des émigrés. Poussez un peu plus loin : la majorité est éduquée. C’est bien cette classe qui cause le plus de problèmes aux gouvernements. Et regardez-nous, éparpillés partout dans le monde, n’osant plus retourner chez nous, à cause du service militaire. Un service qui nous inflige d’arrêter notre éducation et de vivre dans la misère. Mais ne craignez rien, il existe une alternative : cinq ans à l’étranger et nous sommes dispensés. Parce que vous croyez que si j’ai pu survivre cinq ans à l’étranger, tout me pousserait à retourner ?
Ziad SKAFF
Qu’avez-vous fait de mes ruines ?
Monsieur, je ne vous connais pas. Je n’ai aucun désir de vous connaître. Je connais déjà des gens comme vous. Et ces gens ne m’ont inspiré qu’un sentiment de profonde tristesse (...). Quel rôle espérez-vous jouer dans l’histoire quand vous-même vous acharnez à l’étouffer ? La mémoire que les grands pays s’enorgueillissent d’entretenir, l’histoire, même parfois humiliante, qui les a fait ce qu’ils sont, qui illustre leurs différences, qui sublime leur présent, qui inspire leur futur, vous la saccagez par votre ignorance de notre passé, de notre présent et de notre futur (...).
Je n’ai pas connu ma ville d’autrefois. Je suis née dans les ruines et elles étaient mes compagnes d’infortune. Toutes les deux victimes d’injustes coïncidences, écorchées, noircies, vieillies, puis convalescentes, nous étions unies dans notre espérance de résurrection. Nous nous voyions renaître des entrailles de nos propres cendres, étincelantes et sublimes dans l’aurore fraîche et silencieuse qu’on se promettait de voir un jour. Le jour vint enfin, et je me suis précipitée vers elles, avide de leur regard complice (...). Mais quel regard rencontrai-je? Elles n’avaient point de regard, point d’histoire, point de rêves. Je leur parle, et ma propre voix m’est désespérément renvoyée par l’écho de leur vide immense. Je les regarde mais elles sont figées dans un silence éternel et ingrat, qu’aucune de mes histoires ne semble pouvoir jamais émouvoir (...).
Monsieur, je pourrai tout vous pardonner, car à vraiment y réfléchir, ce n’est point de votre faute. On vous a laissé la porte ouverte, au temps où on faisait confiance aux gens et on se fichait des serrures. Tout cela n’a plus trop d’importance maintenant. Seulement, de grâce dites-moi, qu’avez-vous donc fait de mes ruines?
Cynthia K.
Jeunesse et culture
Je voudrais vous raconter une belle histoire.
Le 30 juillet dernier en arrivant à l’aéroport de Beyrouth pour quelques jours de repos à l’hôtel Byblos, je me suis rendu compte que mon premier voyage au Liban remontait à 1994 - 10 ans déjà!...
C’était à l’occasion du SAD Beyrouth 95, à l’initiative de Georges Salem, et j’étais le directeur du développement et des relations publiques.
J’ai alors eu l’idée d’organiser le défilé de mode « Place des Martyrs », avec la participation de 10 jeunes créateurs libanais et 10 jeunes créateurs français parrainés par 10 grands couturiers français.
Après ce succès, j’ai voulu organiser d’autres manifestations culturelles et sportives, malheureusement, la conjoncture était délicate et je crois que j’étais trop en avance sur mon temps.
Après avoir observé l’évolution de votre pays pendant ces dix années, je pense que la renaissance du Liban passera par la jeunesse et la culture. Les jeunes que j’ai rencontrés n’attendent que cela.
André CARDINALI
Génération-avenir
Lecteurs ou émigrés ? Ils ont toujours voix au chapitre. Même si, résidents, ils ne peuvent s’empêcher de constater –avec toute l’amertume du monde, on peut l’imaginer - qu’ils appartiennent à la génération de ceux qui se surprennent tôt ou tard à avoir un pied dans l’avion, c’est-à-dire au départ vers l’aventure, vers l’inconnu, sans espoir peut-être de retour, sinon pour quelques jours, quelques semaines. La plupart de ces jeunes qui s’en vont fuient le service militaire, une institution dont ils ne comprennent pas l’utilité, dans laquelle ils ne voient qu’un empêchement à avancer dans la vie.
Sans illusion, s’avoue un autre lecteur qui constate qu’en général, on a les gouvernants qu’on mérite. Mais pour autant, il ne peut s’empêcher de noter qu’il reste au Liban des hommes et des femmes qui ont décidé de travailler à reconstruire tout ce qui a été détruit, le patrimoine autant que l’économie ou encore l’éducation. La génération de l’espoir, dit-il, c’est la présente, celle des vingt-trente ans qui croit encore que quelque chose peut et doit être fait pour sortir du gouffre et construire, en les rêvant, des lendemains qui peut-être – qui sait ? – chanteront.
La nostalgie, quand elle vous prend, c’est quand il ne reste plus rien d’autre. Alors, cette dame interpelle celui qu’elle ne connaît pas. Et c’est pour lui demander : « Qu’avez-vous fait de mes ruines ? » Comme Verlaine qui écrivait : « …Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà de ta jeunesse ? »
La génération de l’espoir
En général, les peuples ont les gouvernants qu’ils méritent, dit-on.
Je crois que si on en est arrivé là c’est que les Libanais meurtris sont aujourd’hui désintéressés de la politique pour ne penser qu’à panser les plaies et affronter les vicissitudes et difficultés de la vie quotidienne. Un peuple qui se recentre sur ses besoins individuels ne peut revendiquer un meilleur avenir puisqu’il s’en remet aux autres pour conduire le pays.
Durant les dix années de guerre fratricide, toute une génération d’hommes de bonne volonté ont cru en l’avenir de leur pays, en la reconstruction des liens entre les communautés, et sont restés au Liban. Ils n’ont pas émigré vers des horizons plus cléments pour y installer famille, entreprise et enfants. Ils sont restés attachés à leurs racines, ont retroussé leurs manches pour maintenir hors de l’eau l’économie du pays, sauvegarder autant que faire se peut leur patrimoine, leur activité, leurs employés. Ils ont voulu éduquer leurs enfants au Liban, espérant pour eux un avenir meilleur. Et voilà où nous en sommes...
Je ne me fais aucune illusion sur les personnes qui nous gouvernent en ce moment. Le seul espoir pour notre pays viendra de la nouvelle génération, celle qui aujoud’hui a vingt-trente ans, celle qui peut encore s’armer d’idéal, se mobiliser non pour des sous mais pour son pays, celle qui prend un peu de recul et réfléchit à son avenir au lieu de noyer son angoisse en allant passer ses soirées à la rue Monot ou ailleurs.
Nada RIZK
Le bon côté des choses
Les critiques sont faciles, et le citoyen devient de plus en plus grognon ; rien ne lui plaît, il en a marre de voir des « anomalies » et des « irrégularités » sur tous les plans politique, économique, social ou autres ; nul ne le contredit mais au contraire lui donne raison.
Mais de temps en temps, il faudrait « voir » le bon côté de certaines réalisations :
Je parle du réseau routier, et principalement celui de Beyrouth. Ce réseau qui devient de plus en plus vaste et varié fait plaisir au conducteur qui – malgré tout – peut planifier ses allées et venues et ses rendez-vous. Certes, ce n’est pas la perfection, il y a toujours des bouchons en certains points, à certaines heures de pointe (comme partout ailleurs), mais c’est quand même une belle réalisation.
Rappelez-vous, il y a quelques années, les embouteillages monstres au niveau du tunnel de Nahr el-Kalb ou sur le tronçon Beyrouth-Khaldé ou même sur la route Beyrouth-Hazmieh-Jamhour ; le conducteur passait des heures assis derrière son volant, attendant un miracle qui ne venait pas.
À présent, prendre un bain de mer à Damour, siroter un narguilé au Rest House de Saïda, faire un saut à Aley ou Broummana, ou même aller déguster un bon poisson à Maameltein n’est plus un «machrou’». Il ya peu de temps , c’était un rêve.
Tirons notre chapeau à celui ou ceux qui sont derrière toutes ces belles réalisations. En espérant que d’autres réalisations verront le jour très prochainement.
Fouad A. SALHA
Qui vivra verra
La philosophie de notre poète-chansonnier Omar Zeenni des années quarante-cinq continue de porter ses fruits jusqu’à nos jours. En effet, cet homme du peuple affirmait que l’avis des Libanais sur n’importe quel sujet, qu’il soit d’ordre politique ou social, ne dure que l’espace de trois jours. Le premier jour, on crie au scandale, et c’est un refus catégorique. Le second c’est tant pis, et enfin le troisième c’est l’oubli.
Et c’est ainsi qu’on voit se défiler un flot d’événements nous laissant totalement impuissants. Tantôt c’est le ridicule de l’amendement d’une Constitution pour une seule fois, et qui devient plusieurs fois, et tantôt, la volonté d’oublier certaines lois, comme celle des loyers. Et que dira-t-on si un jour on se reveillait, pour une dernière fois, avec l’implantation de nos frères sur notre territoire ? Et qui vivra verra.
Antoine SABBAGHA
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