Je suis gréco-libanais et fidèle lecteur depuis toujours de votre journal. Parti de Beyrouth en 1989, j’ai fait mes études supérieures en France, où j’enseigne actuellement la philosophie. J’aimerais profiter de votre rubrique qui donne la parole aux lecteurs pour rendre hommage à ma grand-mère, récemment décédée dans ce pays sublime bien qu’ingrat. Il s’agit d’une réflexion sur l’exil et l’attachement lucide (et non romantique).
Née à Alexandrie en 1906, elle s’était installée à Beyrouth à l’âge de 22 ans pour ne plus en repartir. Ma grand-mère faisait partie de la grande diaspora grecque d’Orient, qui a connu toutes les vicissitudes du XXe siècle, les guerres et les malheurs. Les Grecs de l’Antiquité pensaient que si l’on vivait longtemps, on était certain de beaucoup souffrir. Et la longue existence de ma grand-mère, qui résume l’histoire du Liban moderne (le destin d’un être et celui d’un pays se rejoignent quelquefois), ne déroge pas à cette règle.
Femme fière et discrète à la fois, elle a su à chaque épreuve incarner la vertu essentielle, la fidélité à soi, à l’image de son pays d’accueil, victime de l’amour coupable de ses propres fils. Le changement n’étant pas toujours un gage de progrès, ne jamais transiger, ne jamais céder à la facilité sont, quoi qu’on en dise, des qualités rares et louables. En ce sens, l’exil, bien qu’il puisse se justifier, paraît bien lâche si on le compare à cette capacité à rester debout parmi les ruines.
C’est sans doute pour cela que l’exilé volontaire éprouve bien malgré lui de la honte au moment où il finit par se convaincre que son avenir est ailleurs...
Tout le charme du Liban est dans cette alchimie qui le fait adopter comme patrie du cœur même par des étrangers. Notre grand-mère n’eut pas ainsi à regretter son Égypte natale puisqu’elle se sentit d’emblée chez elle à Beyrouth, n’éprouvant guère les affres du déracinement. Son attachement à ce petit pays contradictoire ne s’était depuis lors jamais démenti. Une vie anonyme atteint par là une valeur exemplaire, nous disions-nous, mon frère et moi, dans l’avion de retour, car la plupart de nos choix n’en sont pas et que nous nous contentons le plus souvent d’une illusion de liberté.
C’est seulement lorsqu’on revient d’exil que l’on comprend vraiment ce qu’impliquait le fait de partir. Et on repart bien sûr peu de temps après, peut-être parce que l’on ne supporte pas cette amère révélation...
Ce malaise diffus s’accentue certes à la vue des pieux vautours qui tirent sans la moindre honte profit de la mort des autres, mais il trahit en réalité un fort sentiment de culpabilité : nous nous en voulons de ne pas être restés comme elle, envers et contre tous.
Yannis CONSTANTINIDÈS
Paris
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Je suis gréco-libanais et fidèle lecteur depuis toujours de votre journal. Parti de Beyrouth en 1989, j’ai fait mes études supérieures en France, où j’enseigne actuellement la philosophie. J’aimerais profiter de votre rubrique qui donne la parole aux lecteurs pour rendre hommage à ma grand-mère, récemment décédée dans ce pays sublime bien qu’ingrat. Il s’agit d’une réflexion sur l’exil et l’attachement lucide (et non romantique).
Née à Alexandrie en 1906, elle s’était installée à Beyrouth à l’âge de 22 ans pour ne plus en repartir. Ma grand-mère faisait partie de la grande diaspora grecque d’Orient, qui a connu toutes les vicissitudes du XXe siècle, les guerres et les malheurs. Les Grecs de l’Antiquité pensaient que si l’on vivait longtemps, on était certain de beaucoup souffrir. Et la...