ll y a, vieille de vingt ans, cette guerre entre le Nord et le Sud, faite d’escarmouches quasi quotidiennes, dont on ne parle plus, comme si, malgré elle greffée sur le paysage régional, elle avait fini par en faire partie. Et puis, il y a cette autre guerre, qui ne veut pas dire son nom, avec son terrible bilan qui va en s’alourdissant : 50 000 morts déjà, plus de 200 000 blessés, des milliers de femmes violées, 1 300 000 déplacés ou réfugiés, dont 700 000 dans le seul Tchad voisin. Sur une scène soudanaise marquée par des violences de toutes sortes, le Darfour a fait irruption en février 2003, lorsque les trois wilayas qui le constituent ont demandé à être reconnues et à bénéficier des retombées de la manne représentée par le pétrole récemment découvert sur leur sol. Depuis cette date, et un peu plus chaque jour, apparaissent, réunis, tous les éléments de l’une des plus grandes catastrophes du siècle commençant, après celles de la Bosnie, du Rwanda et du Congo Brazzaville. Une réalité que s’obstine à nier le pouvoir central, un ministre allant même jusqu’à affirmer, sans rire : « Il s’agit d’un problème tribal interne. »
Convoqués depuis deux semaines à Abuja (Nigeria), à l’initiative de l’Union africaine, les représentants du Mouvement de libération du Soudan et les délégués du gouvernement de Khartoum sont tombés d’accord pour... dresser un constat de leurs divergences et de leur échec à trouver une issue à la crise. L’ultime espoir dans la soirée d’hier était représenté par Olusegun Obasanjo, chef de l’État nigérian dont le pays assure actuellement la présidence tournante de l’organisation panafricaine, invité à intervenir d’urgence pour sauver les négociations. Les deux parties se trouvent maintenant engagées dans une véritable course contre la montre, le Conseil de sécurité des Nations unies ayant adopté mercredi un projet de résolution américain d’où le terme de « sanctions » a été soigneusement banni, remplacé par celui de « mesures » – prévues à l’article 41 de la charte – touchant le secteur pétrolier et réclamant un élargissement de la force de l’UA présente sur le terrain ( pour l’heure, il s’agit de près d’une centaine d’observateurs militaires, 96 très exactement, en sus d’un corps de 300 soldats chargés de surveiller l’application du cessez-le-feu décidé en avril), enfin l’envoi d’une commission de l’Onu chargée d’enquêter sur les accusations de génocide. Dans la journée d’hier et à quelques minutes d’intervalle, le Conseil de sécurité prenait connaissance à New York du rapport de son envoyé spécial Jan Pronk, tandis qu’à Washington le secrétaire d’État Colin Powell se prononçait devant la commission des Affaires étrangères du Sénat sur le nettoyage ethnique dont le régime d’Omar el-Béchir est accusé. Le chef de la diplomatie US a été parfaitement clair sur le sujet : les atrocités commises par des milices progouvernementales (il s’agit en l’occurrence des redoutables janjawids) contre la population civile de la région de l’ouest soudanais répondent à la définition d’un génocide, lequel « pourrait encore se poursuivre », a-t-il dit. Une affirmation qui devrait normalement déboucher sur un durcissement plus net encore de la position américaine.
Mais Washington a beau rappeler, en cette double occasion, sa ferme détermination à maintenir la pression sur Khartoum, il reste que l’invite aux Africains pour faire le ménage dans la maison, contenue dans le texte soumis au vote, ne peut être interprétée que comme une reconnaissance, même déguisée, d’une nette perte d’influence des États-Unis dans la région depuis la malencontreuse équipée en Irak. Il existe un précédent à la présente démarche : le 30 juillet, l’instance suprême onusienne avait adopté par une majorité de 13 voix un texte rédigé dans les mêmes termes et qui ne semble avoir eu aucun effet immédiat. Pas plus d’ailleurs que la proclamation par le régime soudanais, le 9 février de cette année, d’une « victoire complète » dont ses partisans attendent encore la concrétisation. L’Union européenne, qui s’est invitée tardivement dans la crise, n’a pas lésiné sur les moyens, autant diplomatiques qu’humanitaires. À ce jour, son aide représente un peu plus de 350 millions de dollars, bien plus que les secours chichement octroyés par Washington, et ses émissaires s’activent dans les capitales proche-orientales pour obtenir un règlement qui ne se traduirait pas par une reddition pure et simple de l’un des camps. Sans grand succès à ce jour tant la confusion sur le terrain se double, au niveau des instances internationales, d’une paralysie presque totale. Tout projet de solution devrait nécessairement comporter, entre autres, un accord politique et un désarmement des milices qui font aujourd’hui la loi dans l’ouest soudanais. Sinon...
« L’Afrique noire est mal partie », constatait dès 1962 René Dumont, éminent agronome et spécialiste des problèmes du tiers-monde, dans un ouvrage qui eut en son temps un retentissement énorme. Quatre décennies plus tard, on ne voit toujours pas comment le retard pris par le continent noir – le Soudan en particulier – pourrait être rattrapé. Et pas seulement au niveau de l’économie.
Christian MERVILLE
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